Les manifestations qui ont forcé le président tunisien Zinedine Ben Ali à quitter le pays ont provoqué des protestations de masse qui se sont propagées à travers la région, de l’Égypte à la Jordanie et au Yémen. La révolte menée en Égypte contre le régime du président Hosni Moubarak prend de l’ampleur et représente le plus important mouvement de protestation que le pays ait connu depuis des décennies. Trois experts de Carnegie, Marwan Muasher, Marina Ottaway et Michele Dunne, ont abordé les développements survenus en Égypte et leurs répercussions sur les pays arabes. Amr Hamzawy du Carnegie Middle East Center a participé à cette discussion en direct, depuis la place Tahrir, épicentre des manifestations au Caire.

Quel avenir pour l’Egypte ?

La situation en Égypte évolue rapidement et d’importantes manifestations, auxquelles s’ajoute une grève générale, sont prévues pour le 1er février. M. Hamzawy a estimé que ces mouvements de protestation seront au moins aussi importantes que ceux survenus vendredi dernier, soulignant que le gouvernement égyptien a pris des mesures pour empêcher l'arrivée des trains au Caire afin de limiter le nombre des protestataires. Pour Mme Dunne, les prochaines 24 heures seront vraisemblablement décisives pour l’avenir de l’Égypte et se traduiront soit par une transition au niveau du pouvoir, soit par une répression violente des protestataires.

La tournure que prendra tout processus de transition sera dictée par les choix des forces de l’opposition et du régime en place, dont les positions ne sont pas encore rigoureusement fixées.

Les forces de l’opposition

  • Leadership et organisation : en Tunisie, comme en Égypte, les protestations sont nées d’un mouvement populaire décentralisé qui a permis d’empêcher toute tentative du régime de mettre les protestataires de son côté ou de perturber le déroulement des manifestations. Mais selon Mme Ottaway, une certaine forme de leadership sera nécessaire pour négocier une transition du pouvoir et les jeunes actuellement chargés de mener les protestations reconnaissent qu’ils devront remettre ces responsabilités de leadership entre les mains de personnes plus expérimentées. Mohamed ElBaradei est apparu comme un dirigeant dont le nom pourrait faire l’objet d’un consensus. Cependant, M. Hamzawy a affirmé que cette question de leadership est loin de faire l’unanimité, soulignant qu’ElBaradei jouit d'une crédibilité limitée auprès de la population, et notamment auprès des Frères musulmans qui ne l’estiment pas capable de s’exprimer en leur nom.
     
  • Une opposition hétérogène : Mme Ottaway a expliqué que l’opposition en Égypte est constituée de trois courants politiques : le mouvement libéral des jeunes qui a jusqu’ici organisé la plupart des protestations, le mouvement ouvrier, et les Frères musulmans. Les grandes manifestations et la grève générale prévues pour le 1er février seront un indicateur très significatif qui témoignera de l’unification, ou non, de ces trois forces distinctes. Alors que l’association des Frères musulmans jouit d’une meilleure organisation par rapport aux partis libéraux de l’opposition, cette formation politique ne bénéficie pas du soutien de la majorité des Égyptiens, a affirmé Mme Ottaway, ajoutant qu’il est peu probable de voir se former en Égypte un gouvernement islamiste dominé par les Frères musulmans.
     
  • Les demandes de l’opposition : d’après M. Hamzawy, les principales demandes de l’opposition comprennent la démission du président Moubarak, la dissolution du parlement, la formation d’une nouvelle assemblée constituante et la tenue d’élections parlementaires et présidentielles. Il est à noter que les mouvements de protestation se sont jusqu’ici axés sur des revendications qui concernent exclusivement l’Égypte et aucun slogan islamiste ou anti-américain/israélien n’a été brandi.

Le régime égyptien

  • Le gouvernement : selon M. Muasher, le président Moubarak est politiquement anéanti et cela l’amènera inévitablement à renoncer au pouvoir, que ce soit demain ou dans six mois. M. Hamzawy a pour sa part indiqué que la réponse du régime aux mouvements de protestation a été lente et décevante, et n’a pas réussi à satisfaire les principales demandes des protestataires. Pour Mme Dunne, la réponse a jusqu’à maintenant été imposée aux citoyens sans dialogue préalable et la disposition du gouvernement égyptien à négocier une quelconque transition du pouvoir demeure incertaine.
     
  • L’armée : d’après M. Hamzawy, la question clé est de savoir si l’armée égyptienne continuera à soutenir le régime Moubarak ou suivra l’exemple de l’armée tunisienne en choisissant de se prononcer en faveur d’une transition. L’Egypte fait face à une crise économique grave en raison des mouvements de protestation et l’armée sera incapable de rétablir l’ordre à moins que Moubarak ne renonce au pouvoir, a estimé Mme Ottaway. Mais le président égyptien reste, selon M. Hamzawy, le leader de l’establishment militaire en Égypte et l’armée n’acceptera vraisemblablement pas qu’il soit arrêté ou poursuivi en justice.

Conséquences pour les pays arabes 

Les mouvements de protestation se sont propagés au-delà de la Tunisie et touchent désormais l’Égypte, le Yémen et la Jordanie, remettant en question les fondements du maintien des gouvernements autocratiques dans les pays arabes.

  • La propagation de la vague de protestations : tous les régimes arabes ont tenté d’affirmer que le cas de la Tunisie ne s’applique par à leurs pays respectifs, mais ils ont tous des points faibles, selon M. Muasher. Le président syrien Bachar El Assad s’est déjà engagé à introduire des réformes politiques et les autres gouvernements arabes devront également suivre le chemin de la réforme s’ils veulent éviter de grands mouvements de protestation.
     
  • La gouvernance au cœur du problème : il est vrai que les injustices économiques ont été l’élément déclencheur des protestations. Mais d’après M. Muasher, les manifestations tournent surtout autour de la piètre performance des différents pays en matière de gouvernance et les gouvernements arabes ne pourront pas se contenter d’accorder des concessions économiques pour résoudre le problème. Selon M. Muasher, les régimes arabes affirment depuis longtemps que le progrès économique doit passer avant les réformes politiques mais la libéralisation économique qu’ils ont entreprise sans recourir à un mécanisme de contrôle a eu pour résultat d’exacerber les problèmes de corruption et de raviver le mécontentement populaire.
     
  • Le mythe des réformes graduelles : M. Muasher a expliqué que le mythe des réformes graduelles amorcées de haut en bas est tombé dans les pays arabes et les régimes actuels ne peuvent plus s’offrir le luxe d’ajourner les réformes indéfiniment. Les peuples arabes ont depuis longtemps été décrits comme soumis et passifs, mais les derniers événements prouvent bien qu’ils ne sont plus disposés à attendre patiemment l’avènement d’une ère de changement.
     
  • Vaincre l’appréhension à l’égard des courants islamistes : les gouvernements arabes soutiennent depuis longtemps qu’une libéralisation politique permettrait aux courants islamistes de s’emparer du pouvoir. Mais les protestations survenues en Tunisie et en Égypte ont bel et bien été menées par des citoyens ordinaires appartenant, pour la plupart, à la classe moyenne. M. Muasher a affirmé que c’est précisément l’absence d’un espace d’expression politique qui a empêché l’apparition, au sein de l’opposition, de partis libéraux susceptibles de faire concurrence aux islamistes. Il a cependant ajouté que les islamistes représentent une force politique majeure, soulignant que tout gouvernement d’unité nationale ne sera crédible que s’il garantit la participation des groupes islamistes pacifiques.

Les défis pour la politique étrangère américaine 

Les États-Unis ont depuis longtemps choisi de soutenir un certain nombre de régimes autocratiques « amis », au nom de la stabilité. Mais les événements en Tunisie et en Égypte menacent ce paradigme et les États-Unis devront, selon toute vraisemblance, revoir leur approche vis-à-vis de la région.

  • Adopter une position claire : les États-Unis ont jusqu’ici adopté une position nuancée à l’égard des événements survenus en Égypte, exprimant leur soutien à la fois aux protestataires et au régime en place. Mais cette situation ne peut plus perdurer, selon Mme Ottaway. Les Égyptiens sont en effet déçus du temps qu’il a fallu aux États-Unis pour réagir, et bien que les déclarations récentes de la secrétaire d'État américaine Hillary Clinton sur la nécessité de soutenir un processus de transition aient été très positives, M. Hamzawy a affirmé qu’il reste toutefois un long chemin à parcourir. Mme Ottaway et M. Hamzawy ont tous deux souligné que les États-Unis se doivent d’appeler à la formation d’un gouvernement d’unité nationale et à la tenue d’élections libres dans le pays.
     
  • Briser le cycle des occasions manquées : les États-Unis ont, selon Mme Ottaway et M. Muasher, perdu l’occasion d’influencer le cours des événements en Égypte et sont maintenant relégués au rang de spectateur. Mais les États-Unis ont un rôle important à jouer pour soutenir et encourager les autres pays arabes à introduire de véritables réformes, a affirmé M. Muasher. Il a conclu en indiquant que les événements survenus en Tunisie et en Égypte peuvent aider les États-Unis à abandonner l’idée que les deux seuls choix qui se présentent à eux sont soit de soutenir les régimes autocratiques, soit de faire face à une vague de révolutions.
     
  • Soutien à la démocratie : D’après Mme Ottaway et M. Muasher, les programmes de soutien à la démocratie lancés par les États-Unis n'ont pas été efficaces en termes de promotion des réformes dans les pays arabes et ont plutôt été utilisés par les États-Unis et les régimes arabes pour apporter un semblant de soutien à la démocratie dans la région.
     
  • Les conséquences pour Israël : le peuple égyptien n’a aucun sentiment positif envers Israël et le prochain gouvernement démocratique en Égypte montrera vraisemblablement moins d’égard vis-à-vis d’Israël. Mais selon Mme Ottaway et M. Muasher, ce gouvernement sera préoccupé par les affaires internes et il est peu probable qu’il choisisse d’opter pour un changement radical de politique étrangère ou d’annuler le traité de paix avec Israël. M. Muasher a par ailleurs souligné que le processus de paix israélo-palestinien manque de crédibilité à l’heure actuelle et que toute mesure prise par l’Egypte pour retirer son soutien à ce processus n’aura pratiquement que peu d’effet. Et de conclure : les protestations en Égypte ne concernent pas les relations avec Israël et les peuples arabes en ont assez du fait que les États-Unis ne semblent voir la situation dans la région qu’à travers le prisme d’Israël.