A une époque où la mobilisation sociale a réussi à donner du pouvoir aux citoyens et ébranler les fondations des dictatures arabes, les gouvernements palestiniens semblent évoluer un mode de gouvernance de plus en plus autoritaire. Etant donnée l’absence d’une structure étatique centralisée exerçant une souveraineté complète sur l’ensemble de son territoire, les restrictions sans précédent imposées aux Palestiniens à Gaza comme en Cisjordanie ont entraîné l'apparition de services de sécurité qui exercent un pouvoir quasi-absolu sur la population et rendent compte à des structures de commandement dépourvues de toute légitimité constitutionnelle.
 
Yezid Sayigh, professeur en sciences politiques au King’s College à Londres, a abordé les conséquences possibles de l’apparition d'une nouvelle forme d’autoritarisme dans les territoires palestiniens.

La montée de l’autoritarisme 

M. Sayigh a expliqué comment la dérive autoritaire a pu prendre de l’ampleur en Palestine en dépit des mouvements arabes anti-régime qui ont conduit à la chute de deux présidents.
  • L’avènement de l’autoritarisme : faute d’éléments convaincants sur la possible création d’un État palestinien indépendant, les gouvernements à Gaza et en Cisjordanie ont fortement accru leur recours aux mesures de restriction pour maintenir l’ordre dans leurs sociétés respectives. Ce régime policier qui se porte garant de la paix civile sert, selon M. Sayigh, à renvoyer l’image d’un État établi.

  • Le printemps arabe : le printemps arabe qui s’est propagé à l’ensemble de la région n’a suscité qu’une réaction timide dans les territoires palestiniens. Lorsque des manifestants n’appartenant à aucun des deux camps sont descendus dans les rues de Gaza pour exprimer leur solidarité avec les protestations anti-régime en Égypte, la police est rapidement intervenue pour pousser les manifestants à faire marche arrière. D’après M. Sayigh, le Hamas est conscient de l’importance de ses relations stratégiques avec l’Égypte qui représente le principal point de contact entre Gaza et le reste du monde. Les forces de l’ordre en Cisjordanie ont également eu recours à la violence pour disperser des manifestants qui se sont rassemblés à Ramallah pour afficher leur soutien à la démocratie en Égypte.

  • La sécurité en Cisjordanie et à Gaza : les mesures prises dans ces deux territoires pour empêcher les protestataires de manifester rapprochent les gouvernements palestiniens des régimes autocratiques arabes pour ce qui est de la gestion quotidienne de la sécurité. L’intervention rapide des deux gouvernements palestiniens pour imposer un déploiement des forces de l’ordre leur a permis d’absorber le choc politique provoqué par les manifestations indépendantes en Cisjordanie et à Gaza.

  • La création d’un État palestinien souverain : l’annonce de la création d’un État palestinien d’ici à septembre 2011, ou la reconnaissance du statut juridique des territoires palestiniens à l’échelle internationale, pourrait ne pas se traduire par des changements concrets en termes de gouvernance, a averti M. Sayigh. En effet, si cette reconnaissance ne renforce pas la capacité des Palestiniens à exercer leur souveraineté, le peuple finira par perdre tout espoir par rapport au processus de paix dans son ensemble. Ceci aura pour résultat d’accentuer les divergences de vue entre les deux gouvernements sur le concept de bonne gouvernance. Par voie de conséquence, cette impasse politique plongerait le Fatah dans une situation peu enviable et mettrait le Hamas sous pression et ces deux partis se retrouveraient alors dans le cadre d’un État incapable d’exercer sa propre souveraineté.

Palestine : approches en matière de sécurité

Une vision libérale de la gouvernance prévaut en Cisjordanie. En théorie, les forces de l’ordre respectent les règles de l’autorité judiciaire et ses institutions respectives. Mais la réalité est autre : le mandat des institutions constitutionnelles a en effet pris fin depuis 2007, créant un vide institutionnel. Le Fatah se trouve donc habilité, de par son statut de principale organisation politique, à exercer une plus grande influence sur les forces de sécurité que l’ensemble des autorités gouvernementales.
 
Quant à la bande de Gaza, il est fréquent d’entendre les autorités locales affirmer leur respect des droits de l’Homme et des lois de l’Autorité palestinienne qui reposent, dans une large mesure, sur des bases laïques. Cependant, le gouvernement se sert de la police pour imposer une islamisation de la société. D’ailleurs, les forces de sécurité reflètent les traditions conservatrices de la société palestinienne, et particulièrement celles du gouvernement Hamas.

Conclusion

M. Sayigh a conclu en affirmant que la Cisjordanie et la bande de Gaza font bel et bien face à une montée de l’autoritarisme. Les deux gouvernements en place sont incapables de passer d’un système de contrôle unilatéral à un système de participation au sein d’une structure commune, et ce notamment en raison du refus qu’opposera Israël à une unification des deux gouvernements et des forces de l’ordre en Cisjordanie et à Gaza si le Hamas se voit attribuer un quelconque rôle dans cette nouvelle structure. Selon M. Sayigh, la dérive autoritaire qui s’observe à l’heure actuelle est appelée à se renforcer, et la police sera là pour contrôler le cours des événements. L’émergence de services de sécurité qui font figure d’autorité à part entière sur laquelle les dirigeants politiques n’exercent qu’un contrôle partiel est un élément particulièrement intéressant puisqu’il décrit un évènement sans équivalent dans l’histoire de la Palestine.