La révolution sera-t-elle économique ?

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Les révolutions arabes constituent une opportunité historique pour repenser le développement des pays d’Afrique du Nord. Mais quel modèle économique choisir, en vertu de quel potentiel, et au service de quel projet politique ?
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Les révolutions arabes constituent une opportunité historique pour repenser le développement des pays d’Afrique du Nord. Mais quel modèle économique choisir, en vertu de quel potentiel, et au service de quel projet politique ?




 

 

Comment les problèmes économiques sont-ils abordés dans les pays arabes qui ont renversé des dictatures ? 

Lahcen Achy.  Dans la foulée du printemps arabe, le débat politique se concentre surtout sur les valeurs et les principes, sur la place de la religion dans le droit, sur les relations entre les confessions, sur les mérites comparés des modèles turc et iranien…

Et paradoxalement, la plupart des discussions concernant l’avenir économique du monde arabe n’ont pas lieu dans ces pays, mais en Europe. Pour que de tels débats se déroulent au Maghreb et au Machrek, il faut sans doute un travail d’explication préalable sur les mécanismes économiques : comment financer la croissance ? Quel doit être le poids de la fiscalité ? Jusqu'à quel niveau le pays doit-il s’endetter ?etc. Un tel débat économique n’a pas  encore lieu de manière raisonnée. Et du coup, on entend, dans la classe politique notamment, des propositions tout à fait farfelues sur le nombre d’emplois que l’on peut rapidement créer dans le secteur public ou sur les augmentations de salaires qu’il est possible d’accorder. Une partie de l’opinion les approuve sans s’interroger vraiment sur leur faisabilité. La presse de son cote n’est pas suffisamment formée aux questions économiques. Quand aux think-tanks et aux associations d’économistes qui pourraient animer des débats plus argumentes et chiffres, ils sont encore rares et faibles dans le monde arabe. La population a des attentes sociales très fortes qui sont parfaitement compréhensibles parce que, pendant des décennies, elle a été le témoin d’une vaste corruption et de nombreux gaspillages. Mais elle acceptera de faire preuve de patience si les gouvernants lui expliquent clairement la situation et passent un contrat avec elle, en fixant des échéances pour parvenir a des objectifs concrets : créer tant d’emplois, rationaliser les subventions, imposer les plus fortunes…
 

Comment s’attaquer au fort chômage des jeunes dans des pays qui comptent désormais un grand nombre de diplômés ?

L.A. Le modèle de croissance qui s’est développé dans les pays arabes n’a pas été détermines de manière endogène, mais en fonction d’une demande externe, celle de l’Europe, avec laquelle ils étaient lies la fois par l’histoire et par la proximité géographique. Ces pays se sont donc spécialisés dans la sous-traitance, qui emploie essentiellement une main-d’œuvre peu qualifiée. Les entreprises européennes du textile et de l’habillement notamment ont délocalise leurs usines au Maroc, en Tunisie et en Egypte. Un tel modèle était adapte a la réalité des années 1970, époque a laquelle le niveau d’éducation de la main-d’œuvre dans les pays arabes était faible. Mais au fil des années, ces derniers ont beaucoup investi dans l’enseignement et le nombre de diplômés à tres rapidement augmente. Parallèlement, les gouvernements de la région qui étaient en difficulté financière ont souvent du réduire le poids de l’Etat et du secteur public. Or c’est précisément ce secteur qui, jusque dans les années 1980, absorbait l’essentiel des jeunes diplômés. Dans le même temps, ces pays n’ont pas suffisamment diversifié leur économie pour accompagner l’élévation du niveau d’éducation. Pour résoudre le décalage actuel, il faut qu’un secteur prive fort et autonome se développé, car il est seul capable de créer des emplois. Malheureusement, dans la plupart des pays arabes, l’Etat s’est révèle incapable d’élaborer une vision économique a long terme, de créer les conditions favorables a l’émergence d’un secteur prive indépendant et d’apporter les incitations nécessaires. Certes, en réduisant la taille du secteur public, les régimes ont privatise des entreprises publiques, mais ces privatisations été détournes pour bénéficier a des affidés du pouvoir afin qu’a travers ces intermédiaires proches des partis au pouvoir (Parti national démocrate en Egypte, Rassemblement constitutionnel démocratique en Tunisie….), le régime continue à contrôler les principaux leviers économiques. Or ce secteur rentier est incapable de créer des emplois pour une main-d’œuvre qualifiée. Les paya arabes ont donc besoin d’un secteur prive fort, indépendant qui puisse aller chercher des marches, disposer de crédit, apporter des technologies, lier des partenariats avec les investisseurs étrangers… Hélas, la manière dont les régimes déçus ont détourne les privatisations a discrédite le secteur prive auprès d’une partie de la population, et aussi des intellectuels. 
 

Quel peut être l’avantage comparatif des pays arabes non-pétroliers sur la scène économique mondiale ? Dans quels secteurs peuvent-ils créer des emplois qualifiés ? 

L.A.  Si la gouvernance change dans les pays arabes a la faveur des transformations politiques actuelles, si l’environnement administratif et réglementaires devient plus transparents, cela enverra des signaux positifs aux investisseurs internationaux qui sont intéresses par la région en raison de sa proximité avec l’Europe et avec l’Afrique subsaharienne. Cela concerne les investisseurs occidentaux, mais aussi ceux des pays émergents comme la Chine et l’Inde qui regardent vers le monde arabe. En termes de secteurs, les pays arabes sont déjà présents sur certains créneaux qu’il convient de développer. Ceux du Maghreb ont un considérable potentiel agroalimentaire, par exemple, qui n’est pas assez exploité. Un pays comme le Maroc, exporte des tomates ou des agrumes, mais il reste de grandes marges d’améliorations dans ces activités. Le textile et l’habillement sont également un de leurs points forts, mais ces pays doivent monter en gamme, et ne pas végéter dans la sous-traitance pour des fabricants européens. Il ya d’ailleurs, au Maroc comme en Tunisie, de bonnes écoles de design. Même dans un secteur aussi concurrentiel que l’industrie automobile, le Maghreb peut jouer sa carte, comme la montre le projet de complexe industriel Renault a Tanger. Parfois aussi, l’avantage comparatif ne se situe pas dans un secteur entier mais dans le fait de fabriquer certains composants dans un processus industriel. Et dans ce cadre, la proximité géographique des pays arabes avec le continent européen est un atout.  
 

Les entreprises ne se plaignent elles pas d’un décalage entre leurs besoins et la formation des jeunes diplômés dans les pays arabes ? 

L.A. Il ya des déficiences dans l’offre de main-d’œuvre, mais sur le marche du travail, ce sont les facteurs de demande qui a mon sens sont déterminants. Et justement, il n’y a pas assez de demande de travail qualifie dans les pays arabes parce que l’investissement est beaucoup trop faible. En Tunisie ou en Egypte, le taux d’investissement prive est de l’ordre de 15% du PIB (produit intérieur brut), alors que dans les pays d’Asie, ou la croissance économiques est élevée, il est d’environ 25%. Et en Amérique latine, il est supérieur à 20%. Si demain les investissements s’accroissent, la demande de main-d’œuvre augmentera. Et les jeunes ont de réelles capacités d’adaptation pour peu qu’on mette en place des formations professionnelles. Le printemps arabe a montre que ces jeunes ont des valeurs, un savoir-faire technologique-notamment en matière de communication-, une capacité d’organisation, des demandes politiques bien formulées… L’université arabe n’a pas donc totalement échoué. Mais elle ne peut pas résoudre le problème de l’emploi dans un environnement économique ou il ne se passe rien. Pour autant, elle ne peut pas former des diplômés uniquement en fonction des besoins du marché du travail. Il faut donner aux jeunes une culture, des connaissances générales. 
 

Le marché européen est-il assez ouvert aux importations venues de la rive sud de la Méditerranée ? 

L.A. Comme pour la diversification sectorielle, les pays de la rive sud de la Méditerranée doive réfléchir à une diversification géographique de leurs relations économiques. Et notamment de leurs exportations. Il n’est plus concevable qu’ils continuent à dépendre dans une si large mesure de l’Union européenne. Il leur faut trouver des opportunités d’affaires en Asie, en Amérique latine, en Afrique subsaharienne… D’autant que l’Union européenne n’est pas la région du monde qui connait le taux de croissance le plus élevé et qu’en raison de la crise qu’elle traverse, sa demande en réduits venus de la rive Sud risque de baisser.  Les pays de cette région doivent donc généraliser les préférences qu’ils accordent pour l’instant aux seuls pays européens. Renault, par exemple, a un accès beaucoup plus facile aux marches arabes que Toyota. Des écarts si important ne se justifient plus et les pays arabes ont intérêt à multiplier les partenariats. De son cote, l’Union européenne devrait réduire les barrières, non tarifaires surtout (réglementations phytosanitaires, traçabilité…), qu’elle oppose à l’entrée des produits venus des pays arabes, et en premier lieu les produits agricoles. 
 

Les pays arabes échangent-ils suffisamment entre eux ? Le marché régional est-il décloisonné ? 

L.A. Non, et c’est une très grande carence. Ces pays forment la région du monde qui a le plus faible commerce interne, malgré la création en 1997 de la Grande zone arabe de libre-échange (Gafta). Toutes les études montrent pourtant qu’un bloc régional permet d’attirer les investissements en leur offrant un marché plus vaste, sans barrières commerciales. Faire venir des investisseurs en Tunisie qui ne compte que 10 millions d’habitants ne se justifie que si, à partir de cette base, ils peuvent ensuite exporter vers la Libye, l’Algérie… J’ai réalisé il y a quelques années pour l’Afrique une étude qui montrait que, faute d’ouverture sur ses voisins, chaque pays d’Afrique du Nord perdait 2 à 3% de points de taux de croissance par an. Il faut une volonté politique pour dynamiser le commerce régional, ce qui suppose de surmonter les tensions nationalistes. Et elle doit s’exprimer dans des projets d’infrastructures, de transports notamment, qui facilitent le mouvement des marchandises, des services et des hommes. Car il y a de fait une complémentarité très importante entre les pays du Maghreb notamment, avec deux pays pétroliers, la Libye et l’Algérie, et deux autres, le Maroc et la Tunisie, qui ont une main-d’œuvre abondante plus diversifiée. Aujourd’hui, une petite fenêtre d’opportunité s’ouvre entre la Tunisie et la Libye. Espérons qu’elles sauront en profiter. Et que leurs voisins, l’Algérie notamment, s’associeront au mouvement. 
 

Que doivent faire les intervenants étrangers, qu’il s’agisse d’Etats ou d’institutions internationales, pour favoriser la transition économique dans les pays arabes ? 

L.A.  A court terme, certains pays ont un besoin ponctuel de liquidités, et les bailleurs étrangers peuvent les leur fournir. Mais les gouvernements qui sont actuellement aux affaires en Tunisie ou en Libye sont des équipés intérimaires qui ne peuvent donc pas prendre des engagements de moyen terme, en matière d’endettement notamment. Le vrai rôle de l’aide extérieure ne peut donc être envisage qu’après la tenue d’élections et l’élaboration d’une véritable stratégie de développement par ces pays eux-mêmes. Avant de s’endetter davantage par exemple, ces derniers doivent rationaliser leurs dépenses publiques et mettre en ordre leur fiscalité. Or pour l’instant, l’essentiel des impôts est indirect et est paye par les consommateurs, alors que, par ailleurs, la fraude fiscale est considérable. J’ajoute que les bailleurs de fonds, qu’il s’agisse de l’Arabie Saoudite ou de l’Union européenne, ne sont pas neutres politiquement. Chacun poursuit ses intérêts. En mai dernier, par exemple, le  Maroc et la Jordanie se sont vu proposer d’adhérer au Conseil de coopération du Golfe qui regroupe les monarchies conservatrices du golfe. Il y a dans les relations qui se nouent aujourd’hui une forte dimension politique et géostratégique. Les pays bénéficiaires de l’aide doivent bien faire la part des choses avant d’accepter l’argent qui leur est propose. 

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Source: http://carnegie-mec.org/2011/12/22/la-révolution-sera-t-elle-économique/b9fp

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