Il leur faut développer un environnement capable de générer une croissance soutenue et créer des emplois décents pour une main-d'œuvre jeune et de plus en plus formée. Dans ce cadre, les interrogations foisonnent quant au choix du modèle de croissance, à la capacité du secteur privé à s’ériger en véritable moteur de croissance et au rôle du secteur public tant dans la sphère marchande de l’économie que par rapport à sa mission classique de prestataire de services non marchands.
 
La capacité des acteurs privés à doper la croissance et diversifier l’économie est mise en doute presque dans tous les pays de la région pour deux raisons. D'abord, l'expérience de la transition vers une économie de marché au cours des trois dernières décennies n’a pas tenu ses promesses. Cette transition a été accompagnée par une hausse du chômage, de la précarité et de l’exclusion et à des inégalités plus fortes entre riches et pauvres. Ensuite, la crise économique et financière internationale a semé davantage de doute sur les capacités du système libéral et engendré une certaine confusion dans le discours économique à l’égard du secteur privé.
 
Afin de contribuer de façon constructive à ce débat vital en cette période critique, il me semble important de mettre d’emblée l'accent sur quatre points :
 
Lahcen Achy
Achy is an economist with expertise in development, institutional economics, trade, and labor and a focus on the Middle East and North Africa.
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Premièrement, la transition vers l’économie de marché en vigueur dans de nombreux pays arabes au cours des dernières décennies ne s’est pas réellement traduite par une ouverture sur le secteur privé et une promotion de la libre entreprise. En dépit du discours officiel, l’économie de rente a continué à prévaloir permettant à une minorité «d’hommes d’affaires» de bénéficier d’avantages et de privilèges en échange de leur soutien aux élites politiques au pouvoir. Cette minorité a pu amasser des fortunes colossales en mettant la main sur les propriétés publiques dans le cadre de la politique de privatisation et en monopolisant les marchés publics. En effet, les modalités de mise en œuvre des politiques publiques ont souvent été caractérisées par l’arbitraire, le déficit de transparence et l’absence de réédition des comptes.
 
En second lieu, l'adoption d'un modèle de croissance fondé sur le secteur privé ne signifie pas à un affaiblissement du secteur public. Les institutions publiques telles que l'administration douanière, l’administration fiscale, l’agence de promotion des investissements, l’autorité de la concurrence, les tribunaux de commerce sont chargés de mettre en œuvre les politiques qui stimulent et favorisent l’éclosion d’un secteur privé fort et dynamique. Leurs politiques et décisions doivent être crédibles, équitables et cohérentes afin d’inspirer la confiance des investisseurs. Les expériences internationales suggèrent qu'un environnement des affaires où la marge de l’arbitraire et de la discrétion est réduite stimule la libre initiative et encourage l’investissement, la productivité et l'innovation, en particulier parmi les PME qui forment la colonne vertébrale des économies émergentes.
 
Troisièmement, le rôle du secteur public reste essentiel dans la prestation des services de base et assurer un minimum de protection sociale, particulièrement pour les segments vulnérables de la population. Or, si les dépenses publiques des pays arabes sont parmi les plus élevées au monde, celles-ci sont centrées sur les salaires des fonctionnaires et les subventions à la consommation qui ne ciblent pas les groupes les plus démunis. Les pays de la région doivent revoir l’allocation de leurs dépenses publiques en tenant compte des principes à la fois d'efficacité économique et de la justice sociale.
 
Quatrièmement, sous les régimes autoritaires qui ont gouverné les pays arabes, toutes les voix qui appellent à changer le statu quo étaient réduites au silence, y compris celles des PME et du secteur et des micro-entreprises formelles et informelles. La transition d'une économie basée sur la distribution de la rente en échange du soutien politique, à une économie basée sur un secteur privé productif et compétitif nécessite des réformes politiques qui garantissent davantage d'espace aux segments du secteur privé et de la société civile afin qu’ils expriment leurs intérêts, influencent les politiques publiques, et soumettent les décideurs publics aux exigences de la transparence, la responsabilité et la réédition de comptes.
 
Les expériences réussies sur le pan international révèlent que de nombreuses conditions doivent être réunies afin d’enclencher une dynamique de croissance forte tirée par le secteur privé, mais les échecs subis par d'autres pays confirment l'absence de recettes magiques prêtes à l’emploi. Les réformes politiques qui changent la nature des rapports entre les décideurs politiques et entrepreneurs, celles qui renforcent les fonctions de régulation de l'Etat et qui offrent des canaux de dialogue et de communication avec le secteur privé, contribuent à renforcer la confiance des investisseurs et sont souvent déterminantes dans la libération des énergies, la promotion de la croissance, l’amélioration de la productivité, la diversification de l’économie et la création d'emplois décents.