La transition politique en Tunisie s'est avérée dangereuse. Depuis les élections de l'Assemblée nationale constituante (ANC), le 23 Octobre 2011, la situation sécuritaire du pays s'est fortement dégradée. La violence politique est devenue de plus en plus menaçante. Le gouvernement a pris certaines mesures en vue de la réforme, mais à moins qu'il ne puisse juguler efficacement la vague de désobéissance civile, l'opposition radicale et le terrorisme, la Tunisie s’enfoncerait dans la crise.

Après la démission du premier ministre Hamadi Jebali, en Février 2013, Ali Laarayedh est devenu le leader de la troïka tunisienne - une coalition du parti islamiste Ennahda et de deux partis laïques - qui dirige le pays. Le gouvernement Laarayedh s’est donné pour mission, depuis sa formation le 8 Mars, de poursuivre le processus de réforme et de veiller à ce que les conditions favorables soient réunies en vue des élections prévues avant la fin de l'année.

Initialement, le gouvernement de Laarayedh semblait faire des progrès sur ces objectifs-là. Les initiatives de dialogue national, lancées par l'Union Générale des Travailleurs Tunisiens (UGTT) puis par le Président de la République, ont été soutenues par la majorité de la classe politique. Ces échanges ont permis aux membres des partis au pouvoir, à l'opposition politique et à la société civile de discuter de questions économiques, politiques et de sécurité. De réels progrès ont été enregistrés et le consensus aurait été atteint s'il n'y avait pas eu des refus de dernière minute et des retraits du processus de dialogue liés au projet de Constitution fort controversé.

Dans une tentative d’aller de l'avant, un comité de compromis a été créé au sein de l'ANC pour finaliser la Constitution. Cependant, l’état de la situation sécuritaire du pays a remis en question ces avancées. L'assassinat politique du chef de l'opposition et membre de l’ANC, Mohamed Brahmi, le 25 Juillet, a porté un coup fracassant au processus de dialogue national. Après les funérailles de Brahmi, une foule immense s’est dirigée vers le siège de l’ANC au Bardo. Les manifestants ont commencé un sit-in pour exiger la dissolution de l'Assemblée et la démission du gouvernement. Ils ont été rejoints par de nombreux élus - 60 des 217 - qui ont suspendu leur participation aux travaux de l’Assemblée, ainsi que par des avocats, des artistes et des enseignants. L’objectif des participants à la manifestation, désormais surnommée le « sit-in du départ » (« itissam arrahil »), est de rester sur place jusqu'à la dissolution de l'ANC. Cette manifestation se déroule dans un contexte de menace terroriste. Pendant le deuil national de feu Brahmi, deux bombes artisanales ont explosé dans les environs de Tunis.

La crise politique et sécuritaire a été aggravée par la mort de huit soldats patrouillant dans le Mont Chaambi, une région frontalière de l'Algérie, où les rebelles islamistes sont actifs. En représailles, l'armée a bombardé leurs positions. Juste une heure avant le massacre, le Premier ministre avait prononcé un discours en donnant des assurances quant à la situation sécuritaire.

Laarayedh est également confronté à un mouvement d'opposition anti-gouvernemental encouragé par les grandes manifestations en Egypte contre le président déchu Mohamed Morsi. La jeunesse tunisienne a lancé un mouvement de rébellion "Tamarrud», semblable à celui créé en Egypte, et l'opposition a commencé à parler de « la fin de l'islam politique ».

A l’intérieur du pays, dans les villes marginalisées au niveau du développement et déçues par les promesses non tenues des nouveaux dirigeants, l'autorité centrale perd du terrain face au mouvement de protestation engagé par les comités régionaux du Front de salut national, une coalition de partis demandant la dissolution du gouvernement. Dans certaines villes, ces comités ont remplacé les autorités locales. A Sidi Bouzid, le berceau de la révolution et de Mohamed Brahmi, le gouverneur a été chassé, le siège d'Ennahda a été incendié et la ville est maintenant dirigée par un comité de jeunes. Une situation similaire prévaut à Kairouan, une ville connue comme étant le bastion de l'islamisme et du salafisme, ainsi que d'autres villes comme Sfax, Sousse, Siliana, Gafsa, Gabès et Jendouba.

Le gouvernement tenta en vain d’endiguer la violence politique, le mouvement de protestation et le terrorisme. La police a mené une campagne de répression contre les manifestants, y compris les élus en sit-in au Bardo demandant la démission du gouvernement. Cette approche répressive a été vite relayée par une stratégie de gestion sécuritaire de la place publique située en face du Palais du Bardo, où se trouve l'ANC. Les militaires ont installé des fils de barbelé au centre de la place pour empêcher les manifestants d'accéder au siège de l'Assemblée et pour les séparer des partisans d'Ennahda qui se sont regroupés de l'autre côté de la place. Cette polarisation spatiale et politique de l'espace public n'a fait qu'exacerber les tensions entre les laïcs et les islamistes.

Ennahda et ses alliés de la troïka ont également eu du mal à gérer le mouvement « Tamarrud » en extension, arguant que leur gouvernement ne partage pas les échecs du gouvernement égyptien et que le scénario de prise de pouvoir par les militaires est très peu probable en Tunisie. Contrairement à l'Egypte, l’audience du mouvement tunisien « Tamarrud » demeure, pour l'instant, limitée et l'armée est politiquement neutre. L'opposition politique institutionnelle a pris les devants en essayant de développer une démarche unificatrice et pacifique. Elle cherche à consolider ce que l'on appelle une « union sacrée » entre les deux principaux partis de l'opposition, Nidaa Tounes et le Front populaire, ainsi que les deux grandes organisations représentant la société civile, l'Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT) et l’Union de l'Industrie, du Commerce et de l'artisanat (UTICA).

Contre les demandes pressantes des régions de l’intérieur gouvernées par des comités régionaux incarnant, dans de nombreux cas, une opposition radicale, Ennahda s’attache à ses positions. L'autorité centrale défend sa légitimité électorale et son droit de gouverner.

En dépit de l'escalade de la violence et des tensions, le gouvernement et l'opposition sont parvenus à des compromis. Ennahda a apparemment accepté l'idée d'un gouvernement d'union nationale regroupant toutes les tendances politiques. L'opposition a appelé à un gouvernement de salut national composé uniquement de technocrates. Elle a également exprimé, dans sa majorité, la volonté de ne pas dissoudre l'ANC, mais plutôt de limiter son mandat.

Néanmoins, ces mesures n'ont pas suffi à prévenir la crise politique et sécuritaire actuelle. Afin de parer à la menace de la guerre civile, le gouvernement et les principaux partis de l'opposition doivent aller de l'avant dans la formation d'un nouveau gouvernement d'union nationale, la reprise du dialogue national et la finalisation de la Constitution. Si les principales forces politiques, islamistes et laïques, ne travaillent pas ensemble pour trouver un moyen de sortir de la crise actuelle, le pays pourrait succomber à des tendances extrêmes et militarisées.

La Tunisie a parcouru un long chemin depuis la révolution, de sorte que les acquis devraient être consolidés et non pas abandonnés au bénéfice de la division et de la radicalisation.