Depuis les années soixante, l’industrialisation occupe une place de choix dans le discours économique de la plupart des pays arabes. Néanmoins, l’objectif concret du développement industriel a souvent été relégué au second plan. Les élites dirigeantes étant plus soucieuses de préserver les équilibres politiques par l’octroi de rentes et de privilèges sans rapport avec les critères d'efficacité économique ou d’effet d’entrainement sur le reste du tissu industriel. Les cas de l'Algérie, de l'Égypte et du Maroc sont des illustrations de politiques d’industrialisation inadéquates qui ont conduit à une allocation déséquilibrée et inefficiente de la main d'œuvre et des capitaux entre les diverses activités industrielles. Au lieu d'accroître la productivité à moyen et long termes, ces politiques ont accentué les comportements de recherche de la rente par une «élite industrielle» gâtée par l’Etat et pesé lourdement sur les budgets publics. En effet, plusieurs pays arabes ont connu des faillites de banques publiques dédiées à la promotion de l’industrie sous le poids des impayés, et l’échec patent de plusieurs projets industriels mal conçus et qui étaient incapables de tenir face à la concurrence.

La piètre performance des pays arabes est à l’opposé de celle des pays émergents qui ont enregistré durant les deux dernières décennies une croissance vigoureuse des investissements privés dans l’industrie, une diversification de la gamme des produits industriels, une hausse de leur contenu technologique et leur forte orientation à l'exportation. Aujourd’hui, les problèmes de chômage auxquels se heurtent les pays arabes révèlent les faiblesses de leur modèle économique faiblement diversifié qui repose essentiellement sur l'extraction et l'exportation du pétrole et autres produits miniers, sur des activités agricoles traditionnelles et sur un nombre réduit d’industries à faible valeur ajoutée qui s’appuient principalement une main-d'œuvre non qualifiée.
 
La croissance rapide des technologies d'information et de communication, le rythme soutenu de l'intégration des marchés, imposent aux pays arabes en quête d’industrialisation d’acquérir les compétences techniques et technologiques et adopter des méthodes modernes de gestion. L’expérience internationale montre que les avantages concurrentiels ne se construisent pas sur l'abondance des ressources naturelles ou le faible coût de la main-d'œuvre, mais proviennent de l'innovation, de la recherche et développement et avancées managériales. 
 
Plusieurs facteurs militent aujourd’hui en faveur d’une nouvelle politique industrielle dans les pays arabes. Les réformes du marché n'ont permis ni la réalisation de changements significatifs dans les structures économiques ni l’accroissement de la productivité qui permet de faire face à la concurrence internationale. De plus, les pays arabes ne peuvent pas compter sur les investissements étrangers pour amorcer leur démarrage industriel. Ces derniers sont très volatiles et cherchent en général à générer de profits dans des délais courts et avec très peu de risques.
 
La diversité des expériences dans le monde montre que les résultats des politiques industrielles –qui accordent des incitations afin de favoriser le processus d’industrialisation- dépendent principalement de l'environnement institutionnel dans lequel elles sont conçues et mises en œuvre. Par ailleurs, les interactions entre les intérêts politiques et les intérêts économiques définissent bien souvent la nature des politiques industrielles adoptées, de même que les groupes d'intérêt qui en bénéficient.
 
Les économistes distinguent les politiques industrielles sectorielles des politiques horizontales. Les premières visent un type particulier d'industries ou d'entreprises et ont cherchent à soutenir les «industries naissantes ou émergentes». Elles offrent des incitations sélectives pour permettre aux producteurs locaux de réduire leurs coûts et rivaliser avec leurs concurrents. Quant aux politiques horizontales elles s’adressent à toutes les industries et cherchent à améliorer des aspects telles que la formation, le développement des compétences, le renforcement des activités de recherche et de développement ou encore la mise en place d'une infrastructure adéquate et efficace pour les entreprises.
 
La plupart des pays de l'Asie de l'Est et de l'Amérique latine ont mis en œuvre, dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, des réformes de grande envergure et ont recentré leurs stratégies sur des politiques industrielles cohérentes afin de moderniser leurs structures économiques et mieux répondre aux exigences du marché et favorisent une croissance induite par les exportations. A l’opposé, la plupart des gouvernements arabes ont continué à opter pour des politiques industrielles traditionnelles sectorielles. Cette tendance tient essentiellement à deux raisons. 
 
Premièrement, les incitations accordées par les politiques horizontales concernent toutes les industries, et il n'est pas facile de mobiliser ceux qui en bénéficient sur le plan politique. À titre d'exemple, le développement des compétences et l'adoption de politiques d'innovation technologique profitent à un grand nombre d'entreprises, mais l’avantage qui revient à chaque entreprise est généralement limitée et réduit amplement les possibilités de soutien politique de la part des bénéficiaires.
 
En second lieu, les effets d'un grand nombre de politiques horizontales n'apparaissent qu'après de longues années, comme c'est le cas pour l'éducation et la recherche et le développement, et il est peu probable que les groupes d'intérêt soient disposés à défendre des politiques à long terme qui ne peuvent leur assurer qu’un faible gain dans le court terme. Il est de la responsabilité des gouvernements d'élaborer des politiques horizontales en s'appuyant sur une vision à long terme du développement économique.
 
En dépit de l'échec des politiques industrielles sectorielles dans les pays arabes, la transition vers une nouvelle génération de politiques horizontales est très lente, notamment au regard de la rapidité des transformations qui s'opèrent dans d'autres pays en voie de développement. Les pays de la région doivent évaluer les politiques industrielles qu'ils ont adoptées dans le passé afin que, dans le futur, les erreurs coûteuses soient évitées. Ils doivent également reconnaître que les défis économiques et sociaux auxquels ils font face aujourd'hui nécessitent un réexamen des politiques industrielles qui donnent la priorité à l'efficacité et la compétitivité économiques lors de l'octroi d'incitation financières, fiscales ou autres.
 
Pour que cette transformation se concrétise, il est nécessaire de réformer la gouvernance des institutions chargées de la mise en œuvre des politiques industrielles, de les soumettre aux exigences de transparence et de redevabilité. C’est uniquement dans ces conditions que le secteur industriel pourra jouer un rôle de premier plan dans le développement des économies arabes, assurer des emplois de qualité et améliorer les conditions de vie des ménages.
 
Cet article a été originellement publié en arabe dans Al-Hayat.