Au lendemain de la déposition du président élu Mohamed Morsi, le débat politique tunisien s’est focalisé autour de la possibilité ou de l’impossibilité de la reproduction du scénario égyptien. Autant le parti islamiste Ennahda au pouvoir prit position contre le « coup d’Etat militaire » et « anti-constitutionnel » fomenté par le général Al-Sissi, autant l’opposition séculariste s’est félicitée du « second tournant révolutionnaire » initié par le mouvement protestataire du 30 juin qui prépara la voie à l’intervention de l’armée et à l’arrestation des dirigeants de la « Jemâa Islâmiya ». Il est vrai qu’au lendemain du massacre de la place Adawiya, une troisième voie s’est progressivement imposée à l’opposition démocratique, à savoir que les militaires doivent impérativement respecter les droits de l’homme et organiser au plus vite des élections transparentes. 
 
En réalité, le scénario égyptien était et demeure prégnant en raison de la crise profonde qui secoue la Tunisie : une crise économique doublée d’une crise de confiance politique aboutissant au blocage momentané du dialogue national. Le gouvernement de la troïka accuse l’opposition de ne pas respecter la légitimité électorale et de susciter la désobéissance civile par le biais de l’occupation de « la rue ». De son côté, l’opposition dénonce l’incompétence et la mainmise des islamistes sur l’appareil de l’Etat ainsi que la montée de l’insécurité et des violences politiques. Du coup, la bipolarisation s’est davantage exacerbée et le climat général est devenu tendu au point d’entretenir les craintes d’une banqueroute du pays et d’une explosion sociale, voire d’une guerre civile.  
 
Dans une interview récente, l’ancien ministre de l’intérieur et homme politique avisé, Tahar Belkhodja, considère que si l’escalade entre le gouvernement et l’opposition continue, l’intervention de l’armée sera une « opération chirurgicale indispensable ». La Tunisie s’orienterait alors vers un scénario similaire à celui vécu récemment par l’Egypte. La question est de savoir si ce diagnostic politique est réaliste ou bien est-ce qu’un autre scénario est plus probable en Tunisie.    
 
Entre la Tunisie et l’Egypte, il existe des similitudes et des différences ainsi que des influences réciproques. Les similitudes consistent en l’existence, dans ces deux pays à tradition étatique ottomane, de régimes politiquement autoritaires et économiquement libéraux qui ont fini par sécréter une sorte de « fatigue sociale » et une mobilisation de la société civile menant vers un changement pacifique. Deux des grands dictateurs du monde arabe, Ben Ali et Moubarak, ont perdu le pouvoir au bout de quelques semaines de manifestations continues, sans qu’il y ait une violence généralisée et incontrôlée comme c’est le cas en Libye et en Syrie. L’existence d’un Etat centralisé adossé à une administration structurée et le rôle de la société civile animée par des intellectuels et des jeunes ouverts sur le monde, via les nouveaux médias, ont joué un rôle déterminant dans la réussite des deux premières « révolutions arabes ».  
 
Suite à ce changement par le haut qui n’a pas réellement affecté le système social et politique, la Tunisie et l’Egypte ont entamé des transitions démocratiques avec l’organisation d’élections qui ont abouti à une large victoire des islamistes. Dans les deux cas, les partis sécularistes se sont avérés divisés et incapables de mobiliser le peuple en lui proposant des solutions appropriées à ses besoins réels. Reste que les islamistes qui ont passé de nombreuses années en prison et en exil se sont révélés, une fois au pouvoir, peu outillés en savoir et en expérience, pour relancer l’économie et réformer l’administration. Au bout d’une année, la légitimité électorale s’est érodée par l’incapacité des nouveaux dirigeants à répondre aux exigences de travail et de liberté exprimées par les jeunes révolutionnaires. En plus, la monopolisation islamiste du pouvoir et l’hégémonie exercée sur les médias, la justice et la police ont confortée l’idée d’un néo-autoritarisme à caractère politico-religieux. 
 
La résistance à cette dérive autoritaire ne s’est pas faite attendre dans les deux pays. Tandis que le mouvement de rébellion « Tamarodd » réussit à mobiliser des millions d’Egyptiens, la version tunisienne de ce mouvement ne put obtenir le même succès par suite de l’absence d’enracinement social et surtout de l’occupation du terrain par des acteurs politiques sensiblement différents. A la différence de l’Egypte où l’armée est le pivot de l’Etat, de l’économie et de la société, la Tunisie dispose d’une petite armée à tradition légaliste et sans influence politique. En témoignent la limitation de son rôle à la surveillance des frontières et des institutions de l’Etat ainsi que la démission pour retraite du chef d’état major, le général Rachid Ammar, une semaine avant le coup d’Etat égyptien. La dynamique de la société civile tunisienne qui s’est revigorée, depuis une année, dans le sillage des assassinats des opposants politiques est propulsée par les associations et les partis politiques mais également par la Centrale syndicale. En effet, l'Union générale tunisienne du travail (UGTT) jouit du leadership au sein de la société civile qui se trouve aujourd’hui en conflit avec le gouvernement. Un tel conflit n’exclut pas l’existence de négociations menées par l’UGTT en compagnie de l’union patronale (UTICA), de l’Ordre des avocats et de la Ligue des droits de l’Homme. La Centrale syndicale joue ainsi les bons offices entre la troïka dominée par Ennahda et le Front de salut national dirigé par le part Nida Tounes. L’UGTT n’a pas uniquement une vocation syndicale et ouvrière mais possède, de part son histoire et ses structures sectorielles composées de nombreux corps de métiers, un rôle moteur dans la stabilisation des rapports entre la société et l’Etat. Toutes proportions gardées, la Centrale syndicale joue en Tunisie un rôle similaire et non pas identique à celui de l’armée en Egypte. C’est la Centrale syndicale qui assure la paix civile et l’équilibre entre les protagonistes sans aspirer à gouverner. C’est ce qui la prédispose d’ailleurs à jouer à la fois le rôle d’initiateur et de médiateur dans le dialogue national, tout en constituant la plus grande force politique dans le pays. Depuis la tentative vaine de domination qui s’est matérialisée par l’attaque des locaux de l’UGTT par les milices des « Ligues de protection de la révolution », le parti Ennahda est en train de saisir ce rôle particulier en négociant avec la centrale syndicale la question de l’échéance pour la démission du gouvernement conduit par Ali Larayedh. En somme, le rôle historique de pacification et de stabilisation incarné par l’armée en Egypte échoit à la Centrale syndicale en Tunisie. Dans les deux pays, rien ne se fera sans ces institutions représentatives, populaires et profondément ancrées dans l’histoire de leurs pays. Autrement dit, c'est l'UGTT qui va déterminer l'orientation du processus transitionnel en Tunisie exactement comme ce fut l'armée qui a pris, à sa façon, le destin de l'Egypte en main. 
 
L’autre pivot de la sphère publique de la société civile tunisienne est constitué par le mouvement féministe. Si le féminisme d’Etat était dominant durant le règne de Ben Ali, c’est un féminisme social et largement partagé qui est en train de s’implanter actuellement. Ce mouvement trans-générationnel et trans-genre a pour raison d’être les menaces réelles qui pèsent sur les acquis des femmes tunisiennes, en tant que citoyennes à part entière. C’est pour cela que ce mouvement rendu visible, depuis 2012, à l’occasion de la fête de la femme célébrée le 13 août, croise le mouvement de mobilisation contre les dirigeants islamistes accusés de complaisance ou de complicité avec les salafistes jihadistes, comme ce fut le cas lors de l’attaque de l’ambassade américaine et, plus tard, du massacre du groupe de soldats tunisiens au mont Chambi. 
 
Tout en vivant des situations similaires au niveau de la révolution et de la transition politique, la Tunisie et l’Egypte sont deux pays fort différents au niveau du poids démographique, de la position géostratégique, des acteurs et des sphères publiques. Ils sont pourtant sujets à des influences réciproques. Partie de Tunisie, la vague révolutionnaire du « printemps arabe » finit par gagner rapidement l’Egypte. Paradoxalement, le coup d’Etat de l’armée égyptienne qui renversa les islamistes commence à nourrir, à l’issue d’une crise qui semble de prime abord insurmontable en raison du refus de négociations directes entre le gouvernement et l’opposition, l’espoir d’un compromis tunisien. Ce compromis semble être la meilleure voie pour permettre aux islamistes et aux sécularistes de coexister pacifiquement et d’accepter la règle démocratique de l’alternance et du partage du pouvoir.