Le ressortissant français Hervé Gourdel kidnappé dimanche 21 septembre dans les hauteurs du Djurdjura (Kabylie) par un groupe se réclamant de l'État Islamique, a été décapité trois jours après. Le groupe appelé Jund Al-Khalifa a diffusé la vidéo intitulée "message de sang" sur YouTube où il a expliqué les raisons de cet acte, essentiellement motivé par la participation de la France dans la coalition contre l'EI en Irak. Faut-il pour autant s'inquiéter pour l'Algérie? Est-ce que l'EI constitue une véritable menace pour le pays?

Rappelons que ce nouveau groupe Jund Al-Khalifa est un groupe dissident d'AQMI (Al-Qaïda au Maghreb Islamique) constitué de près d'une quinzaine de combattants. Son chef, Abdelmalek Gouri surnommé Abou Slimane, âgé de 37 ans, est un ancien combattant du GIA (Groupe Islamique Armé), puis du GSPC (Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat) qu'il avait rejoint en 1997. Originaire de la petite bourgade de Boudahr (Si Mustapha) à Boumerdès, Abou Slimane est connu pour son tempérament de feu, son extrémisme et son intransigeance. Il fait vite ses preuves auprès du GSPC devenu en 2007, AQMI, et évolue dans la hiérarchie. En effet, Abdelmalek Droudkel, chef d'AQMI, lui a confié Katibet El-Akram qui a sévi au centre et au Sud de Boumerdès. "El-Akram" serait responsable de dizaines d'attentats contre les forces de l'ordre entre 2007 et de 2011.

Dalia Ghanem-Yazbeck
Dalia Ghanem-Yazbeck is a Resident Scholar at the Carnegie Middle East Center in Beirut, where her work examines political and extremist violence, radicalization, Islamism, and jihadism with an emphasis on Algeria.
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L'allégeance de Gouri à Al-Baghdadi est déclarée et démontrée par la décapitation d'un ressortissant d'un des pays membres de la coalition. Cet acte est ni plus ni moins, un moyen pour cet ancien berger devenu chef de katiba de devenir chef de sa propre organisation et de profiter de cette visibilité soudaine. Gouri a voulu montrer qu'il était "digne" d'Al-Baghdadi et s'est par-là même fait un nom. La médiatisation de cette décapitation favorise l'efficience attendue de l'acte. En effet, l'horreur est un mode de communication, et Gouri l'a bien compris.

Comme on l'a vu durant la "décennie noire" en Algérie, afin d'atteindre les postes à responsabilité au sein des organisations djihadistes, les combattants devaient redoubler de violence. Cette ultra-violence est le moyen par lequel ils gagnent un nom, une réputation et des allégeances. C'est ce qu'a fait, Djamel Zitouni pour gravir les échelons et devenir l'émir national du GIA de 1994-1996, ainsi que son successeur Antar Zouabri, émir de 1996 à 2002.

Ces deux hommes vont redoubler de cruauté et feront de l'ultra-violence leur marque de fabrique. Une fois au sommet de la hiérarchie, afin de maintenir leur réputation, celle de leur groupe, éviter les défections, et surtout préserver leur monopole du djihadisme en Algérie (concurrence face aux groupes armés tels l'Armée Islamique du Salut), Zitouni puis Zouabri vont sombrer dans la violence extrême et perpétrer des massacre de populations entières dès l'été 1997. Leur ultra-violence était une stratégie pour restituer la solidarité organique du groupe et surtout sa réputation.

Les choses ne sont pas très différentes aujourd'hui. En effet, Gouri a compris que l'ultra-violence est le moyen par lequel il se fera remarquer. Gouri est un opportuniste qui surf sur la vague Daechiste et qui a profité de cet "abcès de fixation" que constituent la Kabylie, Boumerdès, Dellys et Tizi-Ouzou pour organiser son opération. Paradoxalement, cette région qui n'a pas connu la même intensité de violence que le reste du pays pendant la guerre civile (grâce au GLD qui vont s'y constituer dès 1994) va connaitre à la fin de la guerre civile des attaques jihadistes de basse intensité. Ancienne "zone 2" du GIA puis du GSPC où Hassan Hattab avait installé son quartier général, la Kabylie représente également un handicap majeur pour la "lutte antiterroriste". En effet, la topographie de la région avec le massif montagneux du Djurdjura, ses forêts épaisses (d'Aït Ouabane et Tigounatine, Guerrouche), ses parcs (Djurdjura, Taza), ses gorges, ses massifs (Agawa), ses oueds (Oued Sahel-Soummam, Sebaou) est idéale pour l'évolution et le repli des groupes armés.

Cela étant et malgré ça, la situation sécuritaire en Algérie est bien loin de ce qu'elle fut entre 1990 et 2000. Certes le pays est sujet à des attaques jihadistes sporadiques mais précisons que ces dernières sont bien localisées. Ajoutons à cela, que l'ANP (Armée Nationale Populaire) est forte d'une expérience de plus de dix ans en matière de lutte anti-terroriste. Le pouvoir d'action de Jund Al-Khalifa est réduit et leurs capacités de nuisances sont loin de faire le poids face à une armée dont la réputation ne reste plus à faire.

De ce fait, la possibilité que le groupe s'implante en Algérie reste mince. Si, il arrive, comme c'est le cas avec Jund Al-Khalifa que des antennes voient le jour, ces dernières devront faire face, d'une part, à une armée bien expérimentée et d'autre part, à la concurrence d'AQMI. En effet, il est très difficile de croire que l'émir d'AQMI au Maghreb, Abdelmalek Droukdel accepte que son organisation qui s'est fait un nom, devienne une simple succursale de Daech en Algérie. Ce qui risque d'arriver, c'est l'éclatement d'une guerre au sein même des maquis entre les membres d'AQMI et ceux de l'État Islamique pour le monopole du jihadisme en Algérie. Le résultat risque d'être similaire à celui des années 1990 lorsque le GIA a lancé une campagne de purge contre ses rivaux. À savoir: La fragmentation du mouvement armé et la réduction de ses capacités de nuisances.

Cet article a été originellement publié dans Al Huffington Post Maghreb.