L’Algérie est en tête de course dans l’exploitation du gaz de schiste dans le monde arabe, espérant qu’une telle initiative, si réussie, inverse le recul dans la production du gaz domestique naturel et protège l’économie algérienne.

Le pétrole et le gaz constituent la pierre angulaire des finances en Algérie et comptent pour 62% des revenus de l’Etat et pour 97% des bénéfices de l’exportation. Toutefois, le recul de la production et la baisse en chute libre des prix du gaz et du pétrole qui a commencé en 2014 ont porté un coup dur à l’Algérie. Le premier ministre algérien Abdelmalek Sellal a tenu à cet effet les propos suivants en début de 2015 « nous sommes en état de crise ».

La décision du gouvernement en 2012 de puiser dans les ressources du gaz de schiste a été mal reçue par les critiques qui s’inquiètent de la quantité d’eau qu’il faudra utiliser pour accéder au gaz de schiste et qui risque de décroitre le ravitaillement en eau surtout dans les régions qui dépendent largement de l’agriculture. Des manifestations imprévues étaient au rendez vous en Algérie aussi bien que dans certaines villes européennes, et coïncidaient avec les visites effectuées par le Ministre algérien de l’énergie et des mines Youcef Yousfi. Toutefois, les manifestations sont devenues de plus en plus fréquentes et ont attiré une plus grande attention depuis 2014 surtout au sud du pays où l’exploitation du gaz de schiste est largement concentrée. Malgré les manifestations, les responsables algériens ont promis de poursuivre l’effort.

Les compagnies pétrolières et les experts concernés reconnaissent que la production du gaz de schiste en Algérie est une proposition à long terme. Toutefois, plusieurs obstacles s’imposent : d’aucuns sont institutionnels et découragent l’investissement dans le secteur conventionnel de gaz et de pétrole.

La production en déclin de l’Algérie prouve la notion populaire selon laquelle l’abondance des ressources ne se traduit pas nécessairement en une production efficace du gaz et du pétrole. Le gouvernement algérien, s’il cherche à améliorer l’état morose de l’industrie, du pétrole et du gaz, devra remédier à ces problèmes avant de miser sur le schiste.

Paradoxe de l’énergie

L’Algérie est un pays riche en ressources conventionnelles et non conventionnelles – notamment le schiste. Toutefois, en dépit des richesses naturelles du pays, la production du pays en gaz et en pétrole a atteint son apogée en 2007 et 2005 respectivement. 

Les réserves de l’Algérie en pétrole conventionnel sont estimées à 12.2 milliards de barils – l’Algérie occupant ainsi la troisième position en matière de réserves en Afrique, après la Lybie et le Nigéria. Avec 4.5 trillions de mètres cubes (quelque 160 trillion de pieds métriques) de réserves conventionnelles en gaz naturel, l’Algérie occupe la 10ème position mondiale et la deuxième en Afrique après le Nigéria.

Quant aux chiffres relatifs aux réserves en schiste, ils demeurent incertains étant donné que l’exploration n’est encore qu’à ses débuts. Toutefois l’administration américaine pour l’information sur l’énergie estime que l’Algérie détient respectivement quelque 20 trillions de mètres cubes (707 trillions de pieds cubes) et 5.7 milliards de barils de gaz de schiste et de pétrole qui sont techniquement récupérables, ce qui représente une nouvelle source potentielle dans un pays qui a hâte de diversifier son secteur d’énergie.

Entretemps, comme l’Algérie a pâti du recul des prix de production de gaz et de pétrole, la demande domestique a connu une croissance rapide due aux allocations généreuses. Le coût des allocations consacrées aux hydrocarbures est estimé à 22 milliards de dollars ou à 10.9% du PIB en 2012, selon le Fonds Monétaire International (FMI).

Dans un pays qui dépend principalement du pétrole et du gaz pour satisfaire ses propres besoins en énergie, le recul de la capacité à exporter s’impose. Les revenus des exportations d’hydrocarbures ont reculé de 70.6 milliards de dollars en 2012 à 65.3 milliards de dollars en 2013 bien que les prix du pétrole dépassaient les $100 par baril. Etant donné que le gaz en Algérie est vendu suivant des contrats indexés sur le pétrole, le prix du gaz a empiété le pas à celui du pétrole.

Un climat d’investissement difficile

Malgré le potentiel considérable de l’Algérie en hydrocarbures, cette dernière n’a pas été un lieu d’attrait facile pour les investisseurs internationaux en quête de gaz et de pétrole.

Cet environnement porteur de défis a largement eu raison de l’industrie et a affaibli les perspectives d’une production future. Le défi gagne de l’ampleur avec le recul des prix de gaz et de pétrole ce qui résulte en un recul des revenus et des dépenses de la part des entreprises dans le secteur de l’énergie.

Toutefois, indépendamment du prix, les perspectives du schiste ne semblent pas être meilleures à moins que le gouvernement ne se consacre à l’amélioration du climat des affaires.

Dans le rapport sur l’Etat des affaires publié par la Banque Mondiale en 2015, l’Algérie a occupé la 154ème position sur 189, soit une maigre performance à comparer avec 2014 où elle avait occupé la 147ème position. Dans le secteur du gaz et du pétrole, l’EIA cite les secteurs qui sous-tendent la performance décevante soit : le retard  dans le projet résultant de l’approbation hésitante du gouvernement, de la difficulté à attirer les partenaires en matière d’investissement,  de l’infrastructure  défaillante et des problèmes techniques, auxquels s’ajoutent un environnement législatif et régulateur instables, des politiques protectionnistes, un régime fiscal solide, la corruption et les risques de sécurité.

En 2005, le gouvernement a introduit à titre d’exemple une nouvelle loi sur les hydrocarbures pour réduire le monopole de Sonatrach, l’entreprise pétrolière nationale de l’Algérie. Toutefois la loi de 2005 a subi les critiques du public et des parties opposantes et elle a été amendée l’année suivante pour préserver la dominance de l’entreprise nationale. La loi révisée de 2006 a non seulement introduit une taxe de 50% sur les compagnies pétrolières lorsque les prix du pétrole étaient de $30 par baril mais a fixé également la participation de Sonatrach à un minimum de 51% dans des projets différents. De nouvelles lois ont été promulguées en 2009 et 2010 pour restreindre l’importation et imposer davantage de restrictions à l’investissement étranger.

L’Algérie a le système fiscal  le plus ferme dans le monde. Selon l’entreprise de consultation Wood Mackenzie, il est difficile de comprendre la raison pour laquelle l’Algérie a imposé des conditions contractuelles strictes ou de comprendre l’attitude impérieuse de Sonatrach envers les compagnies pétrolières internationales surtout au vu de l’état médiocre du secteur des hydrocarbures. En 2010 par exemple, un scandale de corruption a résulté en l’emprisonnement de plusieurs chefs exécutifs de Sonatrach et en la révocation du ministre de l’énergie Chakib Khelil.  

La situation sécuritaire a également dissuadé les investisseurs potentiels. L’Algérie a un legs de violence. En 1992 et pendant plus de 10 ans, le pays a plongé dans une guerre civile sanglante entre l’armée et les groupes islamiques. Des clashs occasionnels avec les milices ont également eu lieu depuis la fin de la guerre. Une attaque des militants islamiques contre le complexe de production de gaz à Amenas au mois de janvier 2013 et la décapitation récente d’un touriste français au mois de septembre rappelle à la communauté internationale la fragilité politique et l’état de sécurité tendu en Afrique du Nord.

Ainsi les risques que courent les entreprises pétrolières internationales qui s’aventurent en Algérie dépassent-t-ils les revenus éventuels. Il n’est donc pas surprenant de constater que les offres passées n’ont pas suscité l’intérêt des entreprises internationales à obtenir les droits d’exploration du pétrole et du gaz. Suite au cycle d’attribution des licences en 2011, deux blocs sur 10 ont été adjugés ; en 2009, trois blocs sur 8 et en 2008, 4 sur 16.

Les efforts renouvelés pour attirer les investisseurs 

Le gouvernement algérien, désireux de sauver l’économie en stimulant l’intérêt dans les nouvelles exploitations d’énergie surtout dans le gaz de schiste, s’est attelé en 2013 à amender une nouvelle fois la loi sur les hydrocarbures.

Parmi les principaux changements,  les primes fiscaux visant à encourager les activités en relation avec le gaz de schiste et le gaz et pétrole non conventionnels ainsi que ceux qui concernent les petits terrains, les gisements dans les zones sous-exploitées soit les champs offshore et les champs ayant une géologie complexe et/ou ceux qui manquent d’infrastructure.

Suite aux amendements, certaines taxes sont désormais axées sur le profit, plutôt que sur le revenu tenant ainsi compte des coûts et non seulement de la production lors du calcul de la base fiscale – une approche hautement appréciée par les investisseurs. En plus, le gouvernement a offert certaines conditions pour l’exploration, la recherche et la production du pétrole et du gaz conventionnel et a introduit des dispositions pour soutenir la recherche et la production des sources non-conventionnelles. Les modifications ont également autorisé l’octroi de licences pour une plus longue période (11 ans à comparer avec 7 ans pour les ressources conventionnelles et 30 à 40 ans à comparer avec 25-30 ans pour le pétrole et le gaz conventionnels).

A dater du début de 2015, les changements législatifs ont introduit un impact positif quoique limité sur le secteur du gaz et du pétrole. Lors d’un appel d’offre en 2014, 17 des 31 licences portaient sur les perspectives non-conventionnelles, une première dans les appels d’offres. Quatre contrats ont été adjugés y compris un permis pour l’exploration du schiste remporté par l’entreprise norvégienne Statoil ainsi qu’une multinationale anglo-hollandaise Royal Dutsh Shell. Par ailleurs, deux permis ont été accordés à l’entreprise italienne conjointe Enel et Dragon et à une autre espagnole Reposl et Shell. Bien que le résultat du cycle d’attribution des licences ait été qualifié de décevant et d’inquiétant, la participation des grosses pointures telles que Shell et Statoil est néanmoins considérée un stimulant qui pourrait apporter un capital et une expertise précieux.

Plusieurs entreprises pétrolières internationales dont Eni, Shell et Talisman Energy détiennent déjà des permis d’exploitation du gaz de schiste essayant de bénéficier de l’avantage qu’offre un accès premier. Statoil a décrit son acquisition en 2014 d’une licence d’exploration du schiste « d’opportunité pour tester l’importance de la ressource de schiste » ajoutant que « le potentiel de l’Algérie en schiste deviendrait une composante importante pour les exportations de gaz vers l’Europe dans l’avenir ».

Les obstacles à la production de gaz de schiste

Malgré un optimisme prudent de la part de certains investisseurs internationaux, la production du gaz de schiste n’est pas prévue de sitôt en Algérie.

En effet si la production du schiste ne s’est matérialisée pour le moment qu’aux Etats Unis, c’est pour des raisons fondamentales, bien que le pays ne regorge pas de ressources nationales. L’activité américaine est due à un éventail de facteurs dont l’augmentation des prix du pétrole, les développements en matière de technologie, la propriété privée des droits d’exploitation des minéraux souterrains, une industrie et une infrastructure de service bien établie, l’abondance de l’eau, les conditions fiscales compétitives, et un environnement propice à l’investissement. Etant donné que ces avantages font défaut à d’autres pays, les experts doutent fort que l’expérience américaine soit bientôt répliquée ailleurs. 

En effet, ces avantages manquent pour la plupart en Algérie ce qui remet en question toute croissance rapide et à court terme du la production du schiste. L’investissement dans ce secteur selon Middle East Economic Survey se heurte à plusieurs obstacles dont : l’emplacement des champs de schiste qui se trouvent dans des zones recueillies, une infrastructure déficitaire, une disponibilité très limitée de l’eau, et le besoin de monter davantage de plateformes étant donné que les puits du schiste sont épuisés plus vite que ceux du gaz conventionnel. La production du schiste serait également ralentie en raison des mêmes facteurs qui avaient traditionnellement fait obstacle à l’investissement dans le gaz et le pétrole conventionnels en Algérie.

Par ailleurs, le gouvernement algérien avait apparemment sous-estimé la réaction du public à l’exploitation du schiste. Certains experts internationaux ont également mal calculé la réaction sous prétexte que « l’industrie du gaz et du pétrole a une histoire de longue date en Algérie, et qu’une maigre opposition y serait attendue ». Mais ils ont eu tort. Un des slogans affichés par les manifestants affirme  que « le peuple a déclaré un moratorium sur le gaz du schiste ».

Les manifestants craignent effectivement que les activités d’exploration du gaz de schiste ne nuisent à l’approvisionnement en eau et à l’environnement suite à la fracture hydraulique et à la technologie de forage utilisée et qui exige un grand volume d’eau ce qui est une denrée rare en Algérie. Plus de 95% du schiste du pays se trouve dans le désert du Sahara selon l’Institut Mondial des Ressources.

Remédier aux problèmes clés

L’Algérie essaie d’évaluer et de confirmer son potentiel en schiste dans l’espoir qu’elle puisse dans les années à venir bénéficier des avantages qu’offre une source supplémentaire en hydrocarbures et de l’apport de cette dernière dans une économie largement dépendante des revenus du gaz et du pétrole.

Toutefois, les études internationales conviennent que l’exploitation réussie des ressources du schiste en dehors des Etats Unis serait très limitée. L’Algérie ne fait pas exception.

Quant aux obstacles n’ayant pas nécessairement trait au schiste, ils ont dissuadés les investisseurs d’investir dans les réserves de gaz et de pétrole conventionnelles. Même si l’Algérie est capable de surmonter les obstacles techniques, il n’en demeure pas moins que les problèmes clés résident dans l’incapacité du gouvernement à introduire des réformes drastiques et robustes qui permettront d’attirer le capital international. Selon le FMI en 2014, « il s’agit de prendre des mesures pour favoriser le climat de l’investissement, attirer les investissements étrangers et améliorer l’intégration de l’Algérie dans l’économie mondiale ».

Le gouvernement a un long chemin à parcourir pour changer la perception selon laquelle l’Algérie n’offre pas de terrain propice aux affaires. Toutefois, à défaut d’investissement, la production domestique de gaz et de pétrole ne cessera pas de souffrir – avec ou sans schiste.