Le centre de recherche Carnegie Moyen-Orient célébrait hier sa dixième année d'existence. Il recevait pour l'occasion un grand nombre de spécialistes politiques de divers horizons. Retour sur le bilan de cette dernière décennie avec Lina Khatib, la directrice du centre.

Dix ans après l'ouverture du centre Carnegie, de quoi êtes-vous le plus fière ?

Ce qui me rend fière, c'est que le centre a une nouvelle génération de boursiers d'horizons divers, originaires du Levant et d'Afrique du Nord. Nous travaillons en équipe sur des problématiques qui dépassent les frontières de nos domaines d'expertise. Parce que la région, de nos jours, est très complexe, et les problèmes des pays arabes s'enchevêtrent les uns aux autres. La grille d'analyse qui était appliquée dans le passé n'est plus adaptée aujourd'hui. Nous avons besoin de nouvelles façons de penser. Par exemple, on ne peut plus isoler la politique de l'économie et la sécurité de la politique. Donc, je suis fière en voyant nos boursiers capables de travailler en équipe et d'analyser les synergies entre ces différents domaines.

Sur quel plan une amélioration est-elle souhaitée ?

Comme chaque centre de recherche, nous sommes limités par les ressources dont nous disposons. Nous cherchons constamment à rester à jour et à faire du bon travail, tout en demeurant intègres. C'est toujours difficile dans cette région d'avoir accès à des financements sans avoir une liste de conditions rattachées. Nous n'acceptons pas de fonds de ce genre, donc nous luttons pour être à même de faire du bon travail avec un budget restreint. L'autre aspect bien sûr concerne la sécurité régionale instable. Et comme nous sommes un centre au Moyen-Orient, nous aimerions avoir une présence dans différents pays, mais c'est impossible en Libye, au Yémen, en Syrie et même en Irak. C'est toujours un dilemme entre vouloir être sur le terrain et ne pas en avoir les moyens. Cela provoque de la frustration.

Y a-t-il un style Carnegie ?

Oui, il y a effectivement un style Carnegie. Je le définirais comme générant de la recherche politique sur le terrain, mais également analytique. Bien souvent dans le monde arabe, l'approche des think tanks est plutôt historique, et du côté des centres d'études académiques, plutôt de nature conceptuelle. Les deux sont importants, mais nous nous distinguons en collaborant directement avec des acteurs politiques, en observant le terrain et en en tirant des conclusions. Nous organisons des événements qui servent à informer et, à la fois, à analyser, sans aucune recommandation politique.

Le Carnegie est-il également un acteur de l'évolution des sociétés arabes ?

Nous ne sommes pas acteurs dans le sens où nous ne sommes pas des activistes. Nous ne faisons pas de lobbying et nous ne défendons aucune entité politique, aucun gouvernement. Nous sommes à 100 % indépendants. Cependant, nous sommes activistes dans le sens ou nous présentons des pistes politiques concrètes que les hommes politiques, arabes comme occidentaux, devraient appliquer. Toutefois, nous n'allons pas jusqu'au niveau du lobbying. Nous présentons simplement nos analyses qui sont toujours personnelles. Les boursiers ont leurs propres théories et opinions, et il arrive qu'elles soient diamétralement opposées. L'institution en elle-même n'a pas de ligne claire.

Quels sont les buts que le Carnegie se fixe pour les prochaines années ?

Afin qu'un think tank comme le nôtre perdure, nous nous devons de former une nouvelle promotion de chercheurs qui sera la référence pour la prochaine génération. C'est ce que nous cultivons au centre, depuis que j'en ai pris la direction. La plupart des boursiers sont dans leur trentaine, voire moins. Ces personnes seront présentes les dix prochaines années, avec Carnegie ou ailleurs, et elles viendront renforcer notre action. C'est comme cela que nous favorisons la culture de la recherche en apportant des pensées jeunes et fraîches. Nous faisons participer la jeunesse, nous ne la mettons pas à l'écart en partant du principe qu'elle n'a pas encore fait ses preuves.

Il y a dix ans, au moment de la création du Carnegie Moyen-Orient, dans quel état se trouvait la région ?

Fin 2005, le centre Carnegie a ouvert ses portes à un moment où le Liban se trouvait en plein chamboulement politique. Mais c'était également une période d'espoir, car Beyrouth était alors perçue comme la capitale arabe la plus libre. Bien sûr, les choses ont changé en 2006, mais le reste du monde arabe, à part l'Égypte, était très stable. Mais ce n'était qu'une stabilité trompeuse. Car les graines des printemps arabes étaient déjà plantées et ne demandaient qu'à germer. Donc à l'époque, le Carnegie se concentrait sur les réformes politiques et sur l'islam politique, qui n'étaient pas considérés comme des sujets brûlants, car la région semblait paisible. Mais c'est comme cela que le centre Carnegie s'est distingué, car il s'est avéré que nous avions braqué, à juste titre, les projecteurs sur les futurs problèmes qu'allait connaître la région.

Comment évaluez-vous la situation politique actuelle de la région ?

La situation conflictuelle dans laquelle bon nombre de pays de la région sont embourbés va empirer à court terme. Mais c'est une étape nécessaire, car nous sommes dans une période de transition politique majeure. Les transitions ne se font jamais de manière linéaire et sans dommage. La situation politique régionale va devenir encore plus complexe qu'elle ne l'est déjà, et malheureusement encore plus violente.

Cet article a été originellement publié dans L’Orient-Le Jour.