Le pape François a dit de la corruption qu’elle est « la gangrène d’un peuple ». Le secrétaire d’État américain, John Kerry, y voit un des éléments qui entretiennent l’extrémisme (« radicalizer »), car elle « détruit la confiance en une autorité légitime ». Et le Premier ministre britannique David Cameron la considère comme « l’un des plus grands ennemis, aujourd’hui, du progrès ».

Pour le dire simplement, la corruption, c’est le détournement d’une fonction publique à des fins privées. Comme le reconnaissent de plus en plus les dirigeants, c’est une menace au développement, à la dignité humaine et à la sécurité mondiale. Lors du sommet anti-corruption, qui se tiendra à Londres le 12 mai, les dirigeants de la planète – auxquels se joindront des représentants du monde des affaires et de la société civile – auront une chance à saisir s’ils veulent faire reconnaître ce fléau.

Dans toutes les cultures et tout au long de l’histoire, la corruption a été dénoncée. Elle est aussi vieille que l’État. Mais comme les autres activités criminelles, elle est devenue, au cours des dernières décennies, de plus en plus sophistiquée, et ses effets dévastateurs sur le bien-être et la dignité d’innombrables innocents n’ont fait qu’augmenter.

Pour commencer, la corruption mine les perspectives de développement. Lorsque, par exemple, la fraude aux marchés publics est rampante, lorsque les redevances d’exploitation des ressources naturelles sont subtilisées à la source, ou bien encore lorsque le secteur privé est monopolisé par un réseau fermé de copains, les populations sont spoliées de leur faculté à se choisir un avenir.

Mais la corruption à d’autres effets, plus délétères. Lorsque des dirigeants s’enrichissent aux dépens de la population, le sentiment d’injustice tourne à la colère et alimente l’agitation sociale, voire la violence.

De nombreuses crises internationales touchant la sécurité ont leur origine dans cette dynamique. L’indignation ressentie face à l’arbitraire d’un officier de police corrompu est une des raisons qui ont poussé un jeune marchand ambulant de quatre saisons à s’immoler par le feu en 2010, déclenchant les révolutions dans le monde arabe. Les manifestants demandaient l’arrestation des ministres concernés et leur jugement ; ils réclamaient la restitution des biens confisqués – exigences qui demeurèrent souvent lettre morte.

Dans des pays où les représentants des pouvoirs publics profitent au vu et au su de tous de leur enrichissement (dont ils font souvent étalage), les mouvements extrémistes – y compris les taliban, Boko Haram et l’État islamique – exploitent l’indignation de la population. La seule façon de restaurer la morale publique, affirment ces groupes, passe par l’application à la lettre d’un code de conduite individuel. Faute de recours crédible – et de solution pacifique –, ce langage devient de plus en plus convaincant.

La corruption doit être combattue. C’est évident. Mais les moyens sont plus ambigus. Dans un monde où les besoins sont en concurrence, les États corrompus semblent jouer un rôle clé : l’un déploie ses soldats pour lutter contre le terrorisme, un autre fournit des sources d’énergie ou l’accès à des matières premières indispensables. Les dirigeants doivent inévitablement rendre des arbitrages difficiles.

Pour déterminer la meilleure approche dans chaque cas particulier, les États doivent être en mesure d’analyser plus efficacement les problèmes, ce qui signifie qu’ils doivent améliorer la collecte du renseignement et des données. Spécialiste des questions de sécurité, Sarah Chayes affirme, dans un recueil d’articles édité par le gouvernement britannique à l’occasion du sommet, intitulé Against Corruption, que la lutte doit être désormais menée contre une pratique structurée, où sont à l’œuvre des réseaux complexes, qui ne sont pas sans rappeler ceux du crime organisé (auxquels des fonctionnaires corrompus sont souvent intégrés). Ainsi les États doivent-ils étudier ces activités et comprendre leurs répercussions au même titre qu’ils étudient les organisations criminelles ou terroristes transnationales.

En partant de ces principes, les pays donateurs doivent bâtir leur aide de façon à éviter les risques de corruption. L’aide au développement ou la coopération militaire n’ont rien d’apolitique. Les programmes doivent être conçus de façon à garantir que les fonds ne seront pas détournés par des élites kleptocrates. Ce qui signifie que la lutte contre la corruption ne doit plus être sous-traitée à des spécialistes sous-équipés, mais doit au contraire prendre une place centrale dans les grandes initiatives de développement ou la vente de coûteux systèmes d’armes. Les États récipiendaires doivent comprendre que les financements s’assécheront s’il continuent à les dilapider ou à les détourner.

En fait, la corruption et ses conséquences doivent servir de balise aux relations des représentants occidentaux avec leurs homologues des pays en développement. Les administrations où se sont effectuées nos carrières – le département d’État américain et celui de la Défense – font grand cas de la construction de bonnes relations. Les diplomates en dépendent pour faire avancer la cause de leur pays, et les liens professionnels tissés entre officiers d’une armée à l’autre sont parfois les seuls canaux qui permettent de s’extirper des difficultés politiques. Mais les ténors, militaires ou diplomates, doivent être prêts, s’il le faut, à temporiser lorsque c’est nécessaire, à poser des conditions et à faire pression avec les moyens dont ils disposent – au risque de courroucer leurs interlocuteurs.

Pourtant, comme l’ont montré les récentes révélations qui ont mis en cause prête-noms et sociétés écrans, intermédiaires et commissions, les vraies pressions ressortissent plus aux affaires intérieures qu’étrangères : ce sont sur les activités immobilières et financières dans nos frontières, sur les cabinets d’avocats et les communicants qui polissent l’image des kleptocrates, sur les universités où sont inscrits les enfants de dirigeants corrompus et qui sollicitent leurs donations qu’elles doivent s’exercer. L’inculpation de hauts responsables de la FIFA, l’instance dirigeante du football mondial, en application de la loi sur le racket et les organisations corrompues (RICO) montre qu’en ciblant les fournisseurs de services occidentaux, on peut parfaitement réduire la corruption des officiels étrangers.

Autre outil de poids dans la lutte contre la corruption : l’innovation technologique, qui peut réduire les occasions d’ententes illicites, donner aux citoyens ordinaires les moyens de dévoiler les pratiques illégales et renforcer la transparence et la responsabilisation au sein des administrations. Des progrès ont déjà été réalisés dans certains domaines, de l’enregistrement électronique sur les listes électorales au paiement informatisé des agents de l’État. Si la technologie n’est pas la panacée, elle peut, lorsqu’elle est associée à des réformes politiques, rendre de grands services dans le combat pour une meilleure gouvernance.

Aucune de ces suggestions n’est facile à mettre en œuvre, mais nombre de crises qui accablent aujourd’hui le monde ne pourront être résolues qu’à condition d’accorder une attention particulière à la lutte contre la corruption. Nous espérons que la prochaine conférence de Londres démontrera l’unité de vues et fera preuve de la détermination qui s’imposent.

Cet article a été originellement publié par Project Syndicate.