La démocratie en Égypte a été entachée par près de six décennies de pouvoir autocratique exercé par des figures militaires élevées au rang de chef de l’État. Ce pouvoir a paralysé les institutions gouvernementales et a fait peser un lourd fardeau sur l'économie du pays. Les entreprises rentables étaient d’ailleurs utilisées pour récompenser ceux qui faisaient preuve de loyauté à l’égard du régime. L’ancien président égyptien, Hosni Moubarak, élu en 1981, est connu pour être resté au pouvoir par la falsification des élections et pour avoir bénéficié du soutien d’une élite influente dans le milieu politique et le secteur des affaires.

Dans le cadre d’une table ronde organisée par le Carnegie Middle East Center, Amr Hamzawy a présenté les éléments déclencheurs de la révolution égyptienne et les facteurs de réussite de ce mouvement de révolte. M. Hamzawy est actuellement membre de la “Ligue des Sages” (League of Wise Men) dont la mission est d’aider l’Égypte à gérer la période transitoire qui s’annonce difficile pour le pays. M. Hamzawy a ensuite abordé les difficultés que pose la transition d’un régime autocratique à une démocratie fonctionnelle.

Les principales caractéristiques de la révolution égyptienne

  • Une révolution démocratique authentique menée par le peuple : selon M. Hamzawy, la révolution égyptienne ne se résume pas à un mouvement de révolte initié par les jeunes. En effet, des citoyens de différentes catégories d'âge et d’activité sont descendus dans les rues pour exprimer leur mécontentement du régime en place. Les demandes des manifestants n’étaient pas motivées par des considérations idéologiques, a-t-il ajouté, affirmant que les revendications étaient à caractère démocratique et reposaient sur le besoin d’engager des réformes économiques et d’instaurer la justice sociale. Les slogans brandis par les Égyptiens ont symbolisé la ferme volonté du peuple à apporter un changement réel à la société bien qu’ils se soient inspirés des slogans scandés en Tunisie.
     
  • Montée en puissance des citoyens : l’idée selon laquelle les révolutions peuvent avoir un effet de contagion mérite une attention particulière, selon M. Hamzawy. La vague de 6000 manifestants qui a déferlé sur les rues du Caire est un événement sans précédent en Égypte. Ces protestataires ont été indéniablement influencés par la révolution initiée en Tunisie quelques jours seulement avant le déclenchement du mouvement de révolte en Égypte. Les citoyens ont acquis une certaine forme d’autonomie en prenant conscience de la faiblesse des régimes autocratiques face à une foule tenace et résolue exprimant d’une seule voix sa volonté de changement et en réalisant très clairement que des gens ordinaires sont capables de changer le cours des événements sans l’intervention des médiateurs traditionnels comme les partis politiques, les dirigeants ou autres groupes d’intérêt.
     
  • Des défis considérables restent à surmonter : M. Hamzawy a reconnu les exploits de la révolution égyptienne qui a levé la mainmise de la famille Moubarak et de ses proches et a engendré de grands changements structurels. Il a néanmoins mis en garde contre les risques considérables qui menacent toujours le pays. Il a dans ce cadre affirmé que la période transitoire devrait consister en deux phases distinctes : la première doit se traduire par la tenue d’élections présidentielles et parlementaires, la seconde devant, quant à elle, porter sur l’élaboration d’une constitution moderne pour l’Égypte qui soit susceptible d’entériner les pratiques démocratiques, le principe de séparation des pouvoirs et l’État de droit. M. Hamzawy a souligné que des efforts ont d’ores et déjà été engagés et qu’une attention particulière a été accordée aux lois régissant la formation des partis politiques.
     
  • Vers un système inclusif : la révolution a incité le peuple égyptien à s’adonner à une nouvelle forme de participation et de militantisme politiques. Cela s’exprime à travers les échanges continus et l’interaction constructive entre le peuple égyptien et le Conseil national pour le dialogue.
     
  • La formation d’un gouvernement responsable : d’après M. Hamzawy, les principes de transparence et de responsabilisation doivent symboliser le résultat fondamental de la révolution. Les agents de la fonction publique ne peuvent plus s’acquitter de leurs fonctions sans égard pour le système étatique et judiciaire.
     
  • Redéfinir le rôle de l’armée : M. Hamzawy a mis l’accent sur la nécessité d’engager un processus de réforme dans le secteur de la sécurité, affirmant qu’il est également important de penser sérieusement à redéfinir le rôle de l’armée dans cette Égypte en mutation. M. Hamzawy a dans ce cadre soulevé de nombreuses questions, notamment : « l’armée égyptienne devrait-t-elle jouir d’un rôle similaire à celui endossé par l’armée turque ? » Il a par ailleurs souligné que l’armée a annoncé son intention de canaliser ses efforts pour préserver la sécurité nationale et a promis de ne pas s’engager activement dans le nouveau système politique.

M. Hamzawy a conclu en affirmant qu’en dépit de tous ces exploits, des efforts supplémentaires seront toutefois nécessaires pour que la révolution puisse véritablement porter ses fruits. Les jeunes en Égypte doivent s’unir et se mobiliser pour participer activement à la vie politique. Par ailleurs, l'institution au sein du parlement d'un système de quotas pour les femmes et les minorités à l’instar des Coptes permettra de renforcer la participation de ces groupes à la vie politique. M. Hamzawy s’est également prononcé en faveur de la création d’une ligue chargée de veiller au respect de la justice en période de transition pour assurer un passage rapide vers la démocratie en Égypte. Mais en fin de compte, le pouvoir dont se sont nouvellement dotés les citoyens égyptiens reste la garantie la plus sure du succès de leur révolution.