L'annonce récente par le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, qu'il mettra fin à l'état d’urgence qui a pesé sur le pays pendant 19 ans a été favorablement accueillie par les partis d'opposition et les groupes de la société civile. Mais à moins que les dirigeants ne parviennent à résoudre rapidement les problèmes structurels majeurs qui grèvent l’économie algérienne et à accroître le contrôle du gouvernement, les protestations en Algérie vont probablement s’accentuer. 

Bien que les conditions socio-économiques soient similaires en Algérie, en Egypte et en Tunisie, y compris en ce qui concerne le niveau élevé du chômage, en particulier chez les jeunes, la corruption généralisée, la bureaucratie et le manque de transparence, l'Algérie se distingue en raison de ses riches ressources pétrolières et gazières. 

Les réserves de pétrole de l'Algérie dépassent les 10 milliards de barils, avec une production quotidienne estimée à 1,2 millions de barils. Mais à l’heure où le baril de pétrole se vend à 100 $ sur le marché mondial, les Algériens n’en ressentent pas pour autant les effets positifs sur leur niveau de vie. Au lieu de cela, le citoyen moyen subit les effets d’un ralentissement de la croissance économique, de la propagation de la pauvreté et du chômage, de la baisse du pouvoir d'achat et des prix inabordables du logement. 

Ce qui provoque la grogne de la rue algérienne ne se limite pas à la flambée des prix des denrées de base comme le sucre, l'huile d'olive et la farine qui consomment plus de 40% du budget moyen des familles et ont conduit aux récentes manifestations. La rue a fini par se rendre compte de la mauvaise gestion flagrante des revenus issus des hydrocarbures et du gaz, qui ont dépassé 55 milliards de dollars en 2010. 

Plus de quinze ans après le lancement du programme de réformes structurelles et l'ouverture du secteur privé, l'économie algérienne souffre encore de nombreuses irrégularités structurelles. Le gouvernement devrait donc prendre des mesures fermes pour résoudre les problèmes sous-jacents. 

Premièrement, l'Algérie est largement dépendante du secteur pétrolier et gazier. À la fin de l'année 2010, le secteur des hydrocarbures a fourni 35% du PIB, soit l'équivalent de 98% des exportations et 70% des recettes budgétaires. Pourtant, le secteur pétrolier et gazier contribue à hauteur de moins de 5% à la création d'emplois. Entre-temps, la part de l'agriculture et de l'industrie dans le PIB a chuté de respectivement 11% et 10% à 8% et 5% au cours de la dernière décennie.

Deuxièmement, le gouvernement algérien manque de vision stratégique pour développer et moderniser l'économie. L'Algérie a lancé un programme économique quinquennal d’un montant de 286 milliards de dollars pour la période 2010-2014. Le programme comprend un grand nombre de projets dans les secteurs de l’infrastructure, l'éducation, la santé, le logement, et d'autres domaines.

Toutefois, cette initiative s’apparente plus à une combinaison de différents projets préparés par divers ministères. Une approche sectorielle fragmentaire tend à prévaloir au détriment d'une vision globale cohérente. 

Le programme donne l’impression que le gouvernement algérien n'a pas de véritable stratégie de développement. Il se concentre plutôt sur le nombre d'écoles, d’hôpitaux, d’emplois, et de logements, sans débattre des politiques et des objectifs qualitatifs en matière d'éducation, de santé, d'emploi et de logement. Pourtant, ces domaines nécessitent un changement profond dans les politiques de développement, au lieu d’une simple augmentation du nombre d’infrastructures. 

Troisièmement, les investissements publics, quoique nécessaires, ne suffisent pas à assurer un développement économique à moyen et long termes. La croissance durable dépend de la participation du secteur privé dans l'investissement, la production et l'emploi. 

Le gouvernement doit créer un environnement juridique approprié pour encourager les initiatives privées et stimuler les investissements nationaux et étrangers privés. L'environnement des affaires en Algérie est caractérisé par la faiblesse des infrastructures, des procédures administratives complexes, un manque de transparence et des régulations fluctuantes.  

L’Algérie a subitement freiné les investissements étrangers, par exemple, en exigeant qu’au moins 51% des capitaux soient détenus par des nationaux pour l’établissement de nouveaux projets. Selon le rapport « Doing Business » de 2011 de la Banque mondiale, l'Algérie occupe la 136ème place sur un total de 183 pays en matière de climat favorable aux affaires, derrière la Tunisie, le Maroc et la plupart des autres pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (MOAN). De même, le rapport de Transparency International a octroyé un mauvais classement à l’Algérie, à cause de sa mauvaise gestion des finances publiques et de la prévalence de la corruption. Les scandales impliquant la compagnie nationale de carburants Sonatrach et le port d'Alger illustrent ces pratiques. 

Quatrièmement, l'efficacité des dépenses publiques ne peut être atteinte sans un contrôle rigoureux et des mécanismes de reddition de comptes. Le rôle de supervision du Parlement doit être renforcé à travers l’examen minutieux de l'exécution des lois de finances; le Parlement devrait également être en mesure de former des commissions d'investigation pour enquêter sur les scandales liés aux finances publiques. L'indépendance du pouvoir judiciaire doit être renforcée afin qu'il puisse pleinement examiner les dossiers et punir les malfaiteurs. 

Cinquièmement, le secteur bancaire algérien, qui est encore largement public, contribue faiblement à l'économie. Les crédits bancaires accordés au secteur privé ne dépassent pas 24% du PIB en Algérie, contre plus de 50% du PIB en Tunisie et 78% au Maroc. Cette faiblesse dans le financement disponible entrave le développement du secteur privé et empêche les entrepreneurs potentiels de faire des investissements importants. 

Les recettes des exportations pétrolières et gazières en Algérie ont jusqu'ici permis au gouvernement d’acheter la paix sociale en accordant des subventions sur les produits de base, des avantages sociaux, et grâce à l’augmentation des salaires des fonctionnaires. Au fil des décennies, le régime n'a pas su répondre à des changements de politique structurels et a opté pour des solutions à court terme, avec un rôle accru accordé à l'appareil de sécurité, l’autorisant ainsi à réprimer l'opposition et à sévir contre les protestations. 

Cependant, le peuple exige davantage de la part du gouvernement, en l’exhortant, entre autres, à un examen immédiat et fondamental des politiques en vigueur. Il appelle également à renforcer les prérogatives des autorités législative et judiciaire, et à mettre en place une stratégie de développement qui s’étendrait aux divers groupes sociaux et à toutes les régions. Si ces exigences ne sont pas satisfaites, les autorités pourraient être contraintes de faire des concessions qui ne seraient pas en-deçà de ce que les Tunisiens ont obtenu et de ce que les Egyptiens recherchent.