Les difficultés économiques de la Syrie alimentent le mécontentement populaire grandissant qui a été à l’origine des protestations récentes dans le sud du pays et provoque un soulèvement général.

En dépit d’une croissance économique impressionnante de 5% par an au cours des cinq dernières années, de réformes visant à assurer une transition progressive d’une économie contrôlée par l'État à une économie de marché, et d’une stratégie prometteuse pour la diversification des activités commerciales, la Syrie fait face à des défis économiques et sociaux considérables. Le taux de pauvreté demeure élevé dans le pays – un citoyen syrien sur trois vit au-dessous du seuil de pauvreté – et les inégalités sociales et régionales se creusent.

Le contrat social mis en œuvre dans les années 1980 et 1990 – contrat par lequel l’État garantit un emploi aux jeunes diplômés et assure l’accès gratuit aux services publics et des denrées alimentaires bon marché à la population – ne fonctionne plus.

Cinq facteurs sont particulièrement préoccupants :

  • Avec une croissance démographique soutenue de 2,5% par an, près de 250 000 demandeurs d'emploi intègrent le marché du travail chaque année. Le secteur public, qui emploie environ 30% de la population active, a pu créer près de 20 000 emplois par an depuis le milieu des années 1990. Même si le secteur privé a créé des emplois deux voire trois fois plus rapidement, il peine, lui aussi, à suivre le rythme de croissance de la population. Le taux de chômage officiel de la Syrie avoisine la barre des 10%, mais un emploi sur deux est sous qualifié, se caractérisant par un bas salaire et l’absence de protection sociale. Le taux de chômage chez les jeunes dépasse, pour sa part, la barre des 30%.

  • Les vagues de sécheresse successives ont conduit à une baisse de 25% de la production du secteur agricole qui emploie 20% de la population active et contribue à hauteur de 20% au produit intérieur brut (PIB). Nombre de Syriens ont d’ailleurs quitté leurs villages pour s’installer en ville, dans l’espoir d’améliorer leurs conditions de vie. Ce mouvement d’exode rural a eu pour conséquence de doubler le taux de pauvreté dans les villes du sud de la Syrie au cours des cinq dernières années. Même si le gouvernement a mis en place un système de transferts monétaires en faveur des ménages à faibles revenus, pour contrecarrer les effets des réformes sur leurs conditions de vie, les effets demeurent  limités.

  • En raison de procédures bureaucratiques lourdes et l’absence de réglementations transparentes, le secteur privé en Syrie est dominé soit par de grandes entreprises ayant des liens étroits avec le régime, soit par de très petites entreprises forcées à intégrer le secteur informel pour contourner les obstacles administratifs. Par ailleurs, la corruption est largement répandue dans les instances administratives où les décisions sont souvent prises arbitrairement. Le secteur privé peine également à assurer des crédits aux jeunes pousses. Bien que le pays ait compté 14 banques privées en 2010 – pour seulement 3 banques en 2004 – l’accès des entrepreneurs privés aux capitaux reste difficile, les décisions d’octroi de crédits étant toujours fondées sur les relations et les connaissances, plutôt que sur la viabilité des projets. Le rapport Doing Business 2010 de la Banque mondiale a placé la Syrie en 181ème position parmi 183 pays en termes d’accès aux crédits.

  • La rente pétrolière redistribuée par l'État, ainsi que la part des revenus pétroliers dans le PIB, sont en régression. Cette dernière est en effet passée de plus de 14% au début de l’an 2000 à seulement 4% l’année dernière en raison de l'épuisement des réserves. Ce fardeau a jusqu’à maintenant essentiellement pesé sur la population pauvre suite à la réduction des dépenses sociales par le gouvernement. Celui-ci n’a pas été en mesure de compenser la perte des revenus pétroliers par une augmentation des recettes fiscales, qui ont représenté près de 11% du PIB au cours de la dernière décennie, comparé à 15% en Égypte et 24% au Maroc.

  • Les inégalités de revenus se sont accrues en Syrie pendant les dix dernières années. Bien que le salaire mensuel moyen des employés ait augmenté de plus de 20% entre 2006 et 2009, cette augmentation a été rongée par une inflation très élevé. La hausse des salaires a d’ailleurs profité beaucoup plus aux employés jouissant d’un niveau d’éducation élevé qu’aux employés moins instruits qui représentent 60% de la population active.

Alors que la Syrie tente de remédier à ces problèmes économiques, le pays fait face à plusieurs défis considérables parmi lesquels la répartition inégale des services selon les régions. L’Est et le Sud du pays représentent les régions les plus défavorisées en raison de la sécheresse et du manque d'infrastructures et souffrent d’une raréfaction des opportunités économiques et d’une aggravation du problème du travail des enfants et des privations endurées par la population.

Un autre défi concerne la transition vers une économie de marché et le besoin d’ouvrir les activités commerciales et les investissements à la concurrence. Le gouvernement syrien devrait encore s'attaquer aux facteurs qui entravent le renforcement du secteur privé en luttant contre la corruption, en simplifiant les formalités administratives et en assurant des infrastructures matérielles et technologiques efficaces. Il est vrai que ce changement est en mesure d’apporter un substitut à l’approche centrée sur la recherche de gains actuellement en œuvre dans le secteur privé, mais il pourrait également imposer de nouvelles contraintes sur le gouvernement.

Dernier point : la Syrie devrait utiliser une partie de ses avoirs étrangers substantiels – qui représentent l'équivalent de 10 mois d'importation de marchandises – et accroître sa dette, qui constitue 27% du PIB, pour aider la population durant cette phase transitoire en investissant davantage dans les secteurs de l’éducation et de la santé et en assurant des filets de sécurité sociale aux plus défavorisés. Les réformes économiques en Syrie contribueront non seulement à calmer le mécontentement de la population, mais aussi à satisfaire les revendications d’une liberté accrue que réclament beaucoup de citoyens.