Le gouvernement marocain a décidé, sans aucun préavis, d’augmenter les prix des hydrocarbures entre 15 et 20 pour cent. Bien qu’une telle décision soit justifiée à la lumière de l’aggravation du déficit budgétaire et du déséquilibre inquiétant de la balance commerciale, la forme et le timing ont suscité un profond ressentiment parmi de vastes segments de la société marocaine.

Une telle grogne est susceptible de se transformer en agitation sociale et risque de faire échouer la réforme du système de subventions. Or, cette réforme constitue un élément clé dans l’effort de rationalisation des dépenses publiques et de réallocation de ressources vers les secteurs sociaux et au profit des couches les plus défavorisées.

Lahcen Achy
Achy is an economist with expertise in development, institutional economics, trade, and labor and a focus on the Middle East and North Africa.
More >
Les dépenses publiques consacrées à la subvention des prix des hydrocarbures au Maroc ont connu une forte hausse ces dernières années. En dépit des prix record sur les marchés mondiaux, les prix locaux sont restés stables. Le budget des subventions a, par conséquent, décuplé en dix ans, dépassant ainsi le seuil de 20 pour cent des dépenses du gouvernement en 2011, ce qui équivaut à six pour cent du PIB. Aujourd’hui, le soutien à la consommation de carburant absorbe une part significative des ressources publiques et évince d'autres types de dépenses telles que la santé, l'éducation et les infrastructures de base.
 
Bien que populaire, le système de subvention à la consommation des hydrocarbures est caractérisé par trois distorsions majeures:
 
Tout d'abord, le faible bénéfice tiré par les pauvres des dépenses de subventions. Toutes les études montrent que les effets de l'appui généralisé aux hydrocarbures profitent davantage aux riches qu’aux pauvres. Une étude du Haut Commissariat au Plan réalisée en 2008 a conclu qu’au Maroc 20 pour cent des ménages les plus riches s’approprient les trois quarts des subventions publiques au diesel et à l'essence, tous deux concernés par la récente hausse de prix, tandis que les 40 pour cent des familles les plus nécessiteuses ne bénéficient que de cinq pour cent seulement des subventions.
 
Deuxièmement, la destruction des incitations à l’économie d’énergie en raison du maintien des prix des hydrocarbures  à des niveaux artificiellement bas qui ne reflètent pas les prix réels sur les marchés mondiaux. La politique des prix subventionnés encourage la surconsommation et conduit à l'adoption de technologies fortement dépendantes des carburants. Une telle distorsion est d’autant plus néfaste que le Maroc importe près de 95 pour cent de ses besoins en consommation.
 
Troisièmement, la volatilité du budget et l’incapacité du gouvernement à contrôler le niveau du déficit. Cette volatilité, due à l'écart instable entre le prix de référence du pétrole adopté pour préparer le budget et son cours sur le marché international, rend le poids des subventions aux carburants dans les dépenses de l’Etat complètement imprévisible. Le montant alloué aux subventions a chuté de 60 pour cent en 2009 avant de remonter de 105 et 80 pour cent respectivement au cours des années 2010 et 2011.
 
Aujourd’hui, nul ne conteste la nécessité de réallouer les ressources destinées aux subventions des carburants vers l'investissement public dans les secteurs à forte rentabilité sociale, tels que la santé, l'éducation et le renforcement des filets de la protection sociale. Presque tout le monde s'accorde sur la nécessité de remplacer le soutien universel au prix par des approches ciblées. Toutefois, le gouvernement aurait dû gérer le processus de réforme avec prudence et profiter des enseignements des expériences réussies en matière de démantèlement des subventions aux carburants dans d'autres pays.
 
Premièrement, le gouvernement marocain n’a pas suffisamment préparé l'opinion publique et l’a pris par surprise quelques semaines seulement après l’adoption de la loi de finances de 2012. Le gouvernement aurait pu d’abord mobiliser le soutien populaire en faveur de la réforme des subventions en montrant les lacunes du système actuel, son coût excessif pour le budget et son caractère injuste.
 
Deuxièmement, le gouvernement a augmenté le prix du carburant en vue de remédier à la détérioration de la situation budgétaire, à un moment où le prix du pétrole sur le marché international est sur un trend baissier. Il n'est pas clair si le gouvernement a l'intention de baisser le prix du carburant de nouveau au cas où les cours mondiaux continuaient de chuter. Le gouvernement aurait pu introduire un mécanisme d’indexation des prix qui reflète de manière systématique les fluctuations des cours mondiaux du pétrole. Un tel mécanisme semble plus efficace et plus transparent. En permettant aux consommateurs de profiter des variations à la baisse des prix, ceux-ci sont plus disposés à accepter la réforme.
 
Troisièmement, la hausse des prix de l’essence et du gasoil a pris la forme d'une action isolée au lieu de faire partie d'une réforme globale qui tient compte des effets secondaires de l’abolition des subventions sur les groupes défavorisés et sur l'économie en général. Les expériences réussies dans divers pays comme le Brésil, le Chili, l'Indonésie et la Turquie, indiquent que l'abolition, partielle soit-elle ou totale, des prix du carburant s’accompagne généralement de la mise en place d'aides en nature ou en espèces, conditionnelles ou inconditionnelles, visant à soutenir les groupes vulnérables et pauvres et à atténuer les dommages qu’ils risquent d’encourir. Il semble étrange que le gouvernement n'ait pas établi de lien entre le projet du fonds de cohésion sociale, créé dans le cadre du budget de l'année en cours, et la réaffectation des ressources économisées sur les subventions aux hydrocarbures.
 
Le rôle du gouvernement ne peut pas être réduit à la mise en œuvre de mesures techniques circonstanciées visant à alléger le fardeau que constitue le système de soutien généralisé aux prix des carburants sur le budget de l’Etat. Il suppose une bonne préparation du processus de réforme qui doit être inclusive, progressive et cohérente. En plus, une bonne réforme doit reposer d'abord et avant tout sur la communication avec l'opinion publique. En l'absence de telles conditions, la hausse des prix du carburant qui s’est produite au Maroc au cours des dernières semaines ne serait qu’un simple rafistolage.
 
Cet article a été originellement publié dans Les Echos.